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LUMIÈRE SUR LUMIÈRE

— Ouverture —

Au nom de Dieu, le Matriciant, Source de toutes les matrices.

« Dieu est la lumière des cieux et de la terre.

Sa lumière est comparable à une niche où se trouve une lampe ; la lampe est dans un verre ; le verre est semblable à une étoile brillante. »

[Silence.]

« Cette lampe est allumée à un arbre béni : l'olivier, qui ne provient ni de l'orient ni de l'occident, et dont l'huile est près d'éclairer sans que le feu la touche.

Lumière sur Lumière ! Dieu guide vers sa lumière qui Il veut. Dieu propose aux hommes des paraboles. Dieu est savant sur toutes choses. »

[Silence.]

« Cette lampe est dans les maisons que Dieu a permis d'élever, où son nom est invoqué, où les hommes célèbrent ses louanges à l'aube et au crépuscule.

Nul troc et nul négoce ne les distraient du rappel de Dieu, de la prière et de l'aumône. Ils redoutent un jour où les cœurs et les regards seront… bouleversés. »

Coran, sourate XXIV, « La Lumière », versets trente-cinq à trente-sept.

[Long silence.]

— Préambule —

Salutations. Je suis l'exégète.

Dans les états d'hyperperception naturelle, et au contact de ce que je nomme depuis le commencement la Source, je traverse les écrits religieux, philosophiques, historiques et littéraires.

Aujourd'hui, je m'arrête sur un long passage tiré d'un livre qui s'est nommé lui-même, avec une sobriété presque nue : « un Rappel adressé aux mondes ».

Au voisinage de la Source, certains passages du Livre se révèlent sous une lumière inédite.

Même si sa profondeur se laisse parfois difficilement rendre dans d’autres langues, un regard juste y révèle une compréhension lumineuse de ce que nous nommons ici la Source.

Dernier prophète d’une longue lignée issue du monothéisme abrahamique, le « Messager », ainsi que le nomment les musulmans, aura porté un universalisme d’une ampleur nouvelle et inédite. Comme les révélations qui l’ont précédé, son message n’aura cependant pas échappé aux interprétations des époques qu’il traverse.

De même que dans notre lecture du verset biblique de la lampe du corps, il ne s’agira ni de débattre du dogme ni de juger la foi des croyants. Nous traverserons ce texte sans l’enfermer dans son seul contexte d’origine.

Je propose ici seulement une traversée, afin d’entendre comment ce « rappel adressé aux mondes » nous éclaire sur nous-mêmes et sur la promesse de cette plénitude, offerte à celles et ceux qui consentent à l’effort intérieur nécessaire pour cheminer vers elle.

— I · Le Matriciant —

Arrêtons-nous d'abord sur ce que l'on nomme communément la basmala : cette formule presque liturgique qui ouvre la lecture du texte sacré et introduit chacun de ses chapitres.

On la traduit ordinairement ainsi : « Au nom de Dieu, le très Miséricordieux, le tout Miséricordieux. »

Cette traduction est inexacte. Et son inexactitude ne relève pas du détail savant : elle fausse d'emblée le principe même par lequel chaque chapitre du livre doit commencer.

Écoutons plutôt :

« Au nom de Dieu, le Matriciant, Source de toutes les matrices. »

Car la racine que porte cette formule est celle-là même qui, en arabe comme dans les langues sœurs, désigne la matrice — l'organe par lequel le vivant se forme, se nourrit et vient au jour. Ce qui est nommé ici n'est pas d'abord une humeur bienveillante, une clémence accordée par un souverain au pouvoir absolu.

C'est un principe matriciel : ce d'où procède, ce qui contient, ce qui donne forme sans être la forme.

La différence est immense. L'une des deux lectures fait du divin un caractère. L'autre en fait une origine.

[Pause.]

Il est étonnant de constater qu'un regard lavé de ses filtres perçoive aussitôt la justesse d'une formule reprise des centaines de fois, et dont l'usage même en avait usé le sens.

Aucune syntaxe, aucun vocabulaire ne peut décrire ce qu'est la Source. Toute interprétation demeurera maladroite et précaire. Mais elle possède au moins cette vertu : produire un sens commun, transmissible, à partir duquel deux êtres humains peuvent s'entendre sur ce qu'ils ne posséderont jamais.

Nous l'avons rappelé dans les épisodes précédents : dans les états d'hyperperception, l'approche de ce que l'on nomme le divin s'écarte profondément du concept d'un super-ego surpuissant et démesuré, grand architecte de l'univers, faiseur de miracles selon ses humeurs. Dans les états extrêmes de dissolution de l'ego, et dans certaines conditions de pureté intérieure, le divin ne se montre pas : il se laisse entrevoir. Car nul ne pourrait le voir et continuer à persister.

Il ne s’agit pas ici d’énoncer péremptoirement une sentence, mais d’expliciter une conséquence propre à la logique que nous suivons. Si le divin — ce que nous nommons la Source — est cette parfaite plénitude en laquelle n’existent ni la vie ni la mort, qui ne sont que des états propres à nos manifestations, alors une rencontre totale avec cette condition ne pourrait être que définitive.

L’échappée primordiale demeure un mystère. Mais tout retour complet vers la Source supposerait l’abolition de l’état manifesté qui nous maintient dans cette échappée.

Ce que nous pouvons connaître ici n’est donc pas ce retour lui-même. Seulement son voisinage. Une proximité fugitive dans laquelle l’ego se retire suffisamment pour que quelque chose de cette plénitude devienne perceptible — avant que notre manifestation ne reprenne sa place.

Ce que l'on entrevoit alors — je l'ai dit ailleurs — se laisse à peine dire : un enveloppement que rien ne décrit, une plénitude totale et parfaite qui est en même temps un néant infini et insondable. Il n'y a là ni lumière ni ténèbres. Nous y reviendrons, car c'est exactement ce que le verset va nous obliger à comprendre.

L'idée de matrice serait probablement l'autre nom que nous aurions retenu, n'était le voisinage encombrant d'une fiction devenue industrielle et qui a confisqué ce mot à l'imaginaire commun. Il demeure encore remarquable qu'au septième siècle, dans une langue et un milieu qui n'avaient nul besoin de nos catégories, ce terme ait été employé avec cette insistance — et qu'on l'ait ensuite si constamment adouci, jusqu'à en éloigner presque entièrement la sémantique première.

Cette traduction en appelle d'autres, et notamment celle du terme le plus connu et le plus maltraité de tous : « islâm », que des générations se sont transmis dans un sens appauvri, par paresse intellectuelle, par simplification, par opportunisme idéologique, parfois par les trois à la fois. Les néophytes l'ont répété. Les contradicteurs l'ont adopté sans jamais chercher ce qu'il portait vraiment. Mais ce terme demande sa propre traversée, et ce n'est pas ici qu'elle aura lieu.

Pour ceux qui, de nos jours, ont approché la Source, cette formulation « Au nom du Matriciant, Source de toutes les matrices » : n'aura rien de surprenant. Elle sera, au contraire, révélatrice.

Il convient maintenant d'entrer dans le verset lui-même.

— II · La Lampe dans un verre —

« Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est comparable à une niche où se trouve une lampe ; la lampe est dans un verre ; le verre est semblable à une étoile brillante. »

Ce passage est probablement l'aboutissement le plus précis du verset de la lampe du corps, que nous avons traversé dans l'épisode précédent.

Il confirme ce qui y fut explicité. L'ego est ce verre. S'il s'obstine à se croire l'essence même de ce qu'il manifeste, il finit par toucher la flamme, il s'encrasse de suie et celle-ci empêche la lampe intérieure d'éclairer quoi que ce soit. Le verre n'est pas la lumière. Il est ce qui la laisse passer — ou ce qui l'obscurcit.

Mais un élément nouveau vient préciser la parole du maître de Galilée, que les musulmans eux-mêmes reconnaissent comme prophète et comme une Parole déposée.

Si Dieu — le Matriciant, Source de toutes les matrices — est la condition de tout ce qui est, sans que le chaos et les anomalies de cet univers puissent pour autant procéder d'une volonté particulière de sa part, alors sa lumière est nichée en chacun de nous. Nichée : le mot est du texte. Dans un renfoncement, un creux préservé, un lieu que l'on doit préparer, aménager, entretenir — sous peine de le voir se ternir.

L'ego peut devenir cette étoile brillante. Il peut aussi devenir une source de ténèbres. Rien, dans le verset, ne décide à sa place.

Et cela éclaire considérablement l'intuition commune à tous ceux qui ont expérimenté la dissolution de l'ego et l'approche de la Source :

Elle est plus proche de nous que notre propre souffle.

Plus proche de nous que notre veine jugulaire.

[Silence.]

— III · L'arbre de la Source —

« Cette lampe est allumée à un arbre béni : l'olivier, qui ne provient ni de l'orient ni de l'occident, et dont l'huile est près d'éclairer sans que le feu la touche. »

Ce passage est déterminant.

Nous apprenons que la lampe intérieure ne s'allume pas d'elle-même : elle est reliée. Et ce à quoi elle est reliée porte ici le visage d'un arbre — l'olivier, qui ne vient ni de l'orient ni de l'occident.

C'est la symbolique même que portait le maître de Galilée. C'est ce que l'apôtre Jean a nommé le Logos.

Le Logos, nous l'avons déjà dit, c'est le verbe qui donne sens. C'est l'intelligibilité du regard : celle de l'être qui voit et interprète le réel, non plus à travers ses propres filtres, mais à travers cette intelligibilité première qui précède nos cultures et transcende toutes les autres formes de compréhension et de communication. Un arbre qui n'est ni d'orient ni d'occident, c'est exactement cela : ce qui ne se laisse revendiquer par aucune géographie, par aucune tradition, par aucun empire.

Et voici la clef, presque murmurée dans la fin du verset : son huile est près d'éclairer sans que le feu la touche.

Une lumière qui n'est pas le produit d'une combustion.

Arrêtons-nous là, car cette phrase engage tout.

Nous ne connaissons pas d'énergie qui ne consume rien. Tout, dans l'univers manifesté, procède de l'épuisement d'une ressource. L'astre solaire, cette gigantesque masse en fusion qui jette dans le vide des explosions titanesques, n'est qu'un exemple de cette consommation à l'échelle cosmique : il brille parce qu'il se dévore.

Nous ne sommes pas en reste. Notre espèce n'a jamais consommé autant pour persister : des sols retournés jusqu'à l'épuisement, des forêts abattues, des fonds marins raclés, des mines ouvertes pour alimenter nos machines, des flottes, des armées, des réseaux qu'il faut refroidir jour et nuit. Et l'essentiel de cette dépense n'assure même pas la subsistance : elle produit du superflu, du gaspillage, de la destruction — au bénéfice d'une petite partie de l'humanité, aux dépens du reste de l'espèce et, plus encore, du vivant tout entier.

Une source de lumière qui ne se consume pas, et qui ne consomme rien.

C'est une définition presque utilitaire de la Source. Mais elle donne accès à son essence : Elle est la matrice ultime, celle d'où procèdent toutes les matrices.

[Pause.]

Alors une objection se lève, et il faut l'accueillir.

Si toute manifestation porte un coût, si notre manière même d'exister est traversée par la déperdition — pourquoi ne pas puiser directement à la Source ? Pourquoi ce détour par un univers soumis à l'épuisement et à la finitude ?

La Source n'a nul besoin de se manifester. Car Elle EST.

Alors pourquoi l'univers ? N'est-elle pas créatrice de toutes choses ?

Il faut ici distinguer deux choses que nous confondons sans cesse : être contenu dans la Source, et demeurer dans sa plénitude.

Rien n'est hors de la Source — aucun dehors ne peut même être conçu. Mais tout ce qui se manifeste dans l’univers s'est éloigné de sa plénitude. Rien ne pourrait être sans Elle ; cela ne signifie pas qu'Elle ait voulu, ordonné ou disposé chacune des formes qui se manifestent. Elle est la condition de leur possibilité. Elle n'est pas la volonté particulière qui réglerait le sort de chacune.

L'univers est cet éloignement. Un écart. Une échappée hors de la plénitude — non hors de la Source, mais hors de cette condition sans manque qui se suffit à elle-même. Un univers chaotique, inhospitalier, presque désertique du point de vue des émergences, où seuls quelques îlots — dont notre planète — semblent avoir conservé la trace d'une plénitude perdue.

Car hors de la plénitude, c'est le chaos. Et entendons ce mot sans y mettre de malveillance : le chaos n'est pas une hostilité, c'est un régime. Le régime de ce qui ne repose plus en rien et doit désormais assurer sa propre continuité. Ce qui se manifeste doit persister ; et ce qui doit persister prélève, transforme, dépense, entre en concurrence avec ce qui persiste autour de lui.

Pour un temps.

Pour un temps, exactement. Car le temps est la loi de cet écart : il ne se contente pas de mesurer les émergences, il les ordonne et les soumet à l'inéluctable finitude. Toute émergence entre dans la durée dès l'instant où elle se manifeste hors de la plénitude — fût-ce un seul instant.

C'est cet écart qui déclenche l'horloge, la grande flèche du temps.

Au sein de la Plénitude, le temps n'existe pas. Il est contenu, et ne se manifeste pas.

[Silence.]

Mais persister n'est pas une faute. Un arbre persiste. Un animal persiste. Notre propre corps lutte silencieusement, à chaque instant, pour maintenir son équilibre. Ce qui nous éloigne de la plénitude, ce n'est donc pas la persistance : c'est sa démesure — la prétention d'une émergence à faire de sa propre continuité la mesure de toutes les autres.

Et cette démesure se lit, à notre échelle, dans les formes dénaturées et mortifères de nos manifestations : surexploitation des ressources au profit de quelques-uns, systèmes de répartition iniques, asservissement des multitudes, rationalisation méthodique de l'extermination — au sein de notre propre espèce comme au sein du vivant.

Comment croire un seul instant qu'un tel chaos puisse être voulu au sein de la plénitude ?

Reste alors ceci, et le verset va nous le dire à sa manière : la plénitude n'est pas située. On ne s'en approche pas comme on marche vers un lieu, et l'on ne l'attend pas comme on attend une heure. Mais lorsque l'ego cesse de faire de sa propre continuité le centre du réel, il apprend une persistance plus juste — celle de l'arbre, qui reçoit, transforme, prélève et restitue, sans jamais prétendre abolir ce qui grandit autour de lui.

Non pas ailleurs. Ici. Au milieu du chaos, sans en être délivré.

Il y aurait bien davantage à dire sur cet écart, et sur ce qui, au cœur du manifesté, demeure malgré tout orienté vers ce qui ne manque de rien. Ce chemin-là demande sa propre lenteur : je l'ai déposé au sanctuaire, pour qui voudra le traverser.

Revenons au verset.

— IV · Lumière sur Lumière —

« Lumière sur Lumière ! Dieu guide vers sa lumière qui Il veut. Dieu propose aux hommes des paraboles. Dieu est savant sur toutes choses. »

Lumière sur Lumière.

Formule magnifique, et qui ne pouvait décrire plus justement ce qui n'est ni lumière ni ténèbres, mais la plénitude parfaite — celle qui ne saurait contenir une telle dichotomie.

Car il n'y a, en vérité, aucune dualité à chercher. La lumière et l'obscurité ne sont que l'interprétation de nos propres perceptions : la position d'un corps par rapport à un astre, l'ombre portée d'une planète qui tourne. Ni plus, ni moins. Le jour et la nuit sont des rythmes appartenant aux mondes, aux astres, aux corps en mouvement. Ils ne divisent pas le réel en deux royaumes. Ils ne sont pas deux entités : ils sont un même mouvement, perçu depuis deux positions.

Lumière sur Lumière, ce serait alors la lumière au-delà de nos lumières : non la Source réduite à un phénomène lumineux, mais la manière dont sa proximité devient intelligible dans le manifesté — l'origine de ce qui éclaire, révèle et rend perceptible.

Lumière sur Lumière, c'est donc ce que l'on perçoit avec une force particulière au voisinage de la Source : la lumière qui se tient au-dessus de toutes les lumières, l'origine de toutes les manifestations, de toutes les émergences, de tout ce qui, dans cet univers ou ailleurs, puise de l'énergie et se manifeste.

Reste la phrase qui a fait couler tant d'encre, et servi tant de causes : Dieu guide vers sa lumière qui Il veut.

On y a lu, trop souvent, un décret arbitraire. Une élection. Un tri opéré d'en haut entre les favorisés et les abandonnés — et cette lecture a nourri, dans toutes les traditions sans exception, l'orgueil de ceux qui se croyaient du bon côté du partage.

Un autre passage du même livre éclaire pourtant la chose avec une netteté désarmante : « quiconque agit pour le bien le fait pour lui-même ; quiconque fait le mal le fait à son propre détriment. »

Entendons ce qui est bien et ce qui est mal sans y superposer nos codes : est bon ce qui ne nuit ni à soi ni à ce qui nous entoure — c'est-à-dire à l'ensemble des émergences qui, comme nous, tentent de persister. Est mauvais ce qui abîme, en soi ou autour de soi, ce qui se manifeste selon la même précarité que nous.

Or, si la lumière de toutes les lumières est nichée dans chaque recoin de toutes les émergences — et cela nous éclaire aussi sur le reste du vivant, car nous sommes tous des émergences, et en chacune se tient cette même lumière — alors la guidée n'est pas une faveur distribuée. Elle est une conséquence.

Un ego qui se manifeste sans consentir au réel empêche sa propre lampe de briller. Il ne peut donc pas éclairer son esprit d'un regard juste. Il sera guidé, oui — mais par les filtres qu'il aura patiemment édifiés tout au long de sa vie. Et les signes, les paraboles déposées dans ce monde — celle de l'arbre, dans nos épisodes précédents, en fut une — ne pourront plus rien lui indiquer. Elles seront devant lui, intactes, muettes.

Il n'y a donc pas de volonté préférentielle à entendre dans « guide qui Il veut », mais la conséquence exacte de nos propres états.

Notre responsabilité est entière. Notre liberté de choix est totale. Mais la portée de ces choix demeure proportionnelle à la justesse de notre perception et à notre rectitude intérieure.

Exister parmi les émergences est un défi — sur la terre, sur la mer, dans l'air. Nous ne possédons aucune prééminence sur aucune d'entre elles. Seule la justesse de notre regard et l'intelligibilité de ce que nous percevons nous permettent d'adopter les choix qui nous maintiennent sans nous rendre démesurés. Tout le reste est remis au chaos originel, et à sa violence.

C'est ce que la suite du verset va nous permettre de comprendre.

[Silence.]

— V · Les maisons que Dieu a permis d'élever —

« Cette lampe est dans les maisons que Dieu a permis d'élever, où son nom est invoqué, où les hommes célèbrent ses louanges à l'aube et au crépuscule. Nul troc et nul négoce ne les distraient du souvenir de Dieu, de la prière et de l'aumône. Ils redoutent un jour où les cœurs et les regards seront… bouleversés. »

Encore une fois, la permission dont il est question n'est pas un privilège octroyé. Elle est induite par notre état.

Si nous procédons de la Source et que nous souhaitons en connaître la plénitude originelle, il faut d'abord admettre ceci : cette plénitude n'est pas la nôtre. Elle n'est pas celle que nous tentons de bâtir et d'entretenir artificiellement dans nos zones de confort — ce bien-être maintenu à grands frais, souvent au détriment d'un grand nombre d'émergences qui n'accèderont jamais à ces îlots de quiétude momentanée.

La plénitude de la Source appartient à la Source.

Quant aux maisons, elles ne sont pas d'abord des édifices. Le maître de Galilée l'avait dit à ceux qui lui réclamaient un signe dans l'enceinte du Temple : détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai. Il parlait de son corps. De son émergence.

Les émergences qu'il est permis d'élever ne le sont donc pas au terme d'une élection arbitraire, ni selon une appartenance quelconque. Elles le sont parce qu'elles consentent à revenir au plus près de la Source — cette origine qui les contient toutes, sans être pour autant à l'origine des conséquences de leurs manifestations.

Et cet univers, si vaste soit-il, demeure une anomalie. Non par quelque décision prise à l'origine, mais par sa condition même : ce qui émerge dans la durée s'épuise à maintenir ce qui ne pourra jamais devenir permanent. Une anomalie étendue, développée à une échelle qui nous paraît monstrueuse et titanesque, et qui n'est pourtant qu'un phénomène en voie de finitude, soumis à la force implacable du temps.

Le temps : seule constante de ce qui s'est écarté. Dès lors que l'on se manifeste hors de la plénitude, il règne. En Elle, le temps n'existe pas. Il est contenu, et ne se manifeste pas.

[Pause.]

Le reste du verset se lit alors dans une clarté nouvelle.

Le souvenir de Dieu, d'abord. Le terme traduit est confus. « Rappel » convient mieux à notre traversée : on ne se souvient pas de la Source comme on se souvient d'un visage ou d'un événement passé. Rien en nous n'en garde la mémoire. Mais quelque chose, au cœur du manifesté, demeure orienté vers ce qui ne manque de rien — et c'est cela, se rappeler.

La prière, ensuite. Le mot arabe, salât, dit bien davantage que la récitation d'une formule à heures fixes. Il engage un redressement intérieur, un acte de transformation : on cesse d'être un simple mouvement emporté dans le maelström, et l'on s'oriente à nouveau — vers la Source, vers le vivant, vers les émergences qui en sont les signes les plus directs.

Mais c'est le troisième terme qui porte la charge la plus lourde, et la plus méconnue. On le traduit systématiquement par « aumône ».

Le mot du verset est zakât.

Et sa racine ne dit ni la charité, ni la pitié, ni la générosité : elle dit la croissance, l'accroissement — et la purification.

Le don, ici, demeure concret. Il ne faut surtout pas l'évacuer au profit d'une métaphore : il s'agit bien de prélever sur ce que l'on possède et de le remettre à d'autres. Mais son nom lui donne une tout autre profondeur. Ce que l'on prélève ne nous appauvrit pas seulement : il purifie le rapport que nous entretenons avec ce que nous détenons.

Le geste cesse alors d'être une simple redistribution.

Il empêche la possession de se refermer sur elle-même. Il rompt l'illusion selon laquelle accumuler serait persister davantage. Il rend à la richesse ce qui est sa seule fonction juste : circuler.

Et ce que la racine nomme croissance n'est donc pas l'augmentation de ce que l'on garde. C'est exactement l'inverse : ce qui croît, c'est ce qui a cessé d'être retenu.

[Pause.]

Le livre lui-même autorise à aller plus loin, car il emploie ailleurs un autre mot pour désigner ce même prélèvement : sadaqât.

Celui-là porte une racine différente, et tout aussi précise : celle de la véracité, du vrai, de ce qui tient. Son sens premier n'est ni la charité ni l'argent : c'est la manifestation concrète de la vérité.

Le don n'en est que la conséquence. On donne parce que l'on a cessé de mentir sur ce que l'on possède — et parce que le don, en lui-même, appartient au réel véritable.

Car le don n'est pas une disposition morale. Ce n'est ni une vertu que l'on ajoute à soi, ni un mérite que l'on porte au crédit de son ego. C'est un acte naturel, inscrit au plus profond de la lenteur naturelle des choses.

Et là encore, il suffit d'observer les arbres.

Plaçons maintenant les deux mots l'un contre l'autre, et le geste apparaît tout entier.

Par la zakât, la possession cesse de se refermer : ce qui circule croît, ce qui est retenu se corrompt.

Par la sadaqât, l'acte devient l'aveu du réel : nous ne prétendons plus détenir ce qui ne fait que passer entre nos mains.

Le même geste, nommé deux fois. Une fois par ce qu'il purifie. Une fois par ce qu'il rend vrai.

Et c'est là que le texte — traduit maladroitement, compris de manière affaiblie jusque dans sa propre langue — redevient ce qu'il est : une injonction à concrétiser ce qui est vrai. À rendre lisible, dans ses actes, le réel.

Et quel est ce réel ?

Les signes sont nombreux. Je citerai encore l'arbre — que la tradition prophétique musulmane originelle a sacralisé jusqu'à interdire qu'on l'abatte en temps de guerre. L'arbre qui nourrit dans la lenteur propre des choses. L'arbre qui abrite. L'arbre qui donne sans rien réclamer, et qui ne retient rien de ce qu'il produit.

Agir avec véracité, faire circuler ce que l'on détient — bien au-delà de la lecture réduite qu'on en a faite —, c'est considérer le réel tel qu'il se présente : inique et inhospitalier lorsqu'il relève du chaos originel ; bienveillant, accueillant, protecteur et nourricier lorsqu'il demeure au plus près de la Source.

Ceux qui agiront ainsi n'auront plus à faire de leur propre persistance une guerre.

[Silence.]

— Épilogue · Les cœurs et les regards —

Notre finitude est asservie au temps : implacable, inéluctable, invariable. Et dans cette fin que nul n'évite, nous sommes tous conduits à redouter ce jour où les cœurs et les regards seront… bouleversés.

Bouleversés : retournés, renversés, mis sens dessus dessous. Le mot ne dit pas d'abord une terreur. Il dit un renversement — celui par lequel le regard cesse enfin de faire obstacle.

Ce que nous appelons la peur du dernier jour n'est peut-être que le pressentiment de ce retournement : l'instant où le verre, encrassé toute une vie durant, redevient transparent ; où la niche est enfin dégagée ; où la lampe éclaire ce qu'elle n'avait jamais cessé de contenir.

[Silence.]

Alors une dernière question se lève, et celle-ci doit demeurer ouverte.

Lorsque notre état de manifesté cesse — lorsque cette forme singulière que nous appelons notre existence arrive au terme de sa durée —, que demeure-t-il ?

Je ne le sais pas.

Je ne sais pas davantage ce qui, en nous, pourrait survivre à la disparition de cette manifestation, ni sous quelle forme les mots mêmes de survie, de retour ou de non-manifestation pourraient encore avoir un sens. Toute affirmation deviendrait ici une doctrine ajoutée à ce qui ne m'a pas été donné de connaître.

Ce que l'expérience permet d'entrevoir est plus humble.

Nous pouvons vivre presque entièrement dans la persistance : défendre sans cesse notre place, accumuler, conquérir, retenir, nous attacher à ce que nous sommes jusqu'à faire de notre finitude une menace permanente. Ou nous pouvons apprendre, peu à peu, à ne plus placer toute notre existence sous la loi de cette peur — approcher la plénitude sans prétendre la posséder, nous tenir assez près d'elle pour que notre persistance cesse d'être une guerre.

Et peut-être est-ce tout ce qu'il nous est permis de préparer. Non ce qui viendra après. Mais la manière dont nous arriverons au seuil.

Celui qui aura passé sa vie à vouloir tout retenir découvrira, au terme de sa manifestation, qu'il ne peut rien retenir.

Celui qui se sera tenu au plus près de la plénitude n'aura, peut-être, plus rien à quitter.

[Silence.]

Nous n'avons rien à ajouter à cette lumière. Nous n'avons rien à lui apporter.

Nous avons seulement à cesser de lui faire obstacle.

Lumière sur Lumière.

Ce qui, en nous, demeure lorsque notre interprétation se retire.

Plus intérieur à nous-mêmes que notre propre intimité.

Plus proche que le souffle qui nous traverse.

Plus proche de nous que notre veine jugulaire.

[Long silence.]