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PARTIE I — L’ÉCART ET LE RAPPEL

Ouverture

Salutations. Je suis l’exégète. À la fin de notre traversée du verset de la Lumière, j’ai laissé une question en suspens. Nous avions parlé de la Source, de cette plénitude qui ne manque de rien ; puis de l’univers manifesté, de la durée, de la finitude, de cette nécessité propre à toute émergence : persister quelque temps avant de céder, de se transformer ou de disparaître. Et j’avais évoqué quelque chose d’étrange. Quelque chose qui, au cœur du manifesté, semble demeurer orienté vers ce qui ne manque de rien. C’est cette intuition que nous allons maintenant tenter d’approcher.

Nous allons tenter de nommer une chose très ancienne et très discrète, que nous portons tous, et que presque personne n’entend plus. Je l’appellerai le souvenir de la Source.

La Source est antérieure à notre histoire personnelle. Antérieure à notre naissance. Antérieure à notre espèce. Et, dans la lecture que nous suivons ici, antérieure jusqu’aux conditions mêmes qui rendent possibles la mémoire, le langage et le temps. Comment pourrions-nous donc nous en souvenir ?

Peut-être justement parce que certains souvenirs ne prennent pas la forme d’un récit. Peut-être existe-t-il des fidélités plus anciennes que la mémoire. Des orientations que nous ne savons pas expliquer. Des reconnaissances qui précèdent les mots. Et peut-être avons-nous appelé souvenir ce qui est, en réalité, une nostalgie sans événement.

Un mouvement vers ce que nous n’avons jamais connu comme individus, mais auprès duquel quelque chose en nous cesse parfois de se sentir étranger.

Le mot demeure donc imparfait. Nous pouvons toutefois nous en approcher par un autre verbe — plus ancien que les mots, inscrit en chacun de nous et partagé par l’ensemble du vivant.

C’est avec lui qu’il faut commencer.

I · Le verbe antérieur

Nous l'avons rappelé dans les épisodes précédents : en état d'hyperperception, de communion, ou de dissolution extrême de l'ego, le langage s'efface. Il ne s'efface pas parce que nous aurions cessé de comprendre. Il s'efface parce que la compréhension a changé de régime. Rappelons ces trois seuils d'un mot, car tout ce qui suit en dépend. Dans l'hyperperception, l'ego consent à l'humilité sans disparaître : il cesse de commander le regard. Les choses ne se présentent plus par leur usage, et nous commençons à percevoir notre environnement au lieu de l'interpréter. Dans la communion, la séparation cède. Nous ne percevons plus le vivant à distance : nous nous découvrons dans son tissu, et l'échange devient possible de part et d'autre. Dans la dissolution extrême, celui qui regarde cesse presque d'occuper une position. L'intelligibilité devient quasi totale. Nous approchons alors de la Source.

Or dans ces trois états, la forme de communication que notre espèce a mis des millénaires à élaborer — le langage articulé, les mots, la syntaxe — est pratiquement absente.

Il faut oser cette hypothèse : notre langage est probablement né de notre incapacité à nous faire comprendre. Il n'est pas le sommet de l'intelligibilité. Il en est le pansement. Il existe, il prolifère, il se raffine et se ramifie sans cesse, précisément parce qu'il échoue toujours à rendre la réalité des choses.

Tant que l'incompréhension demeure, le langage persiste et continue d'évoluer. Un instrument qui aurait réussi n'aurait plus besoin de se perfectionner. Et ce que nous appelons la richesse d'une langue est peut-être d'abord la mesure de son insuffisance. Nous multiplions les mots comme on multiplie les tentatives.

Cette insuffisance a une conséquence que nous n'aimons pas regarder : nos langues sont périssables. Elles se déforment, se transforment, s'éteignent. Un locuteur de l'ancien français ne comprendrait presque rien d'un discours moderne, et rien n'assure que nos propres mots signifieront encore quoi que ce soit dans quelques siècles. Nous confions ce que nous avons de plus précieux à un véhicule dont la date de péremption est déjà inscrite. Le verbe antérieur, lui, ne s'use pas. Car l'absence de langage ne signifie nullement l'absence de compréhension.

Lorsque je parle d’un langage antérieur aux mots, il faut donc m’entendre avec précaution. Je ne parle pas d’une langue mystérieuse dont les arbres, les pierres et les hommes partageraient secrètement le dictionnaire. Je ne parle pas davantage d’un code universel qu’il suffirait de déchiffrer. Je parle d’une forme première d’intelligibilité.

Le vivant n’a pas attendu la phrase pour entrer en relation. Bien avant notre langage articulé, les organismes percevaient leur milieu, s’ajustaient à lui, réagissaient à la lumière, aux variations chimiques, aux présences, aux menaces, aux possibilités de nourriture ou de reproduction.

Les êtres vivants échangent des signaux, modifient leur comportement, répondent aux transformations de ce qui les entoure. Cela n’est pas notre langage. Mais cela suffit à rappeler une chose essentielle : l’absence de mots n’est pas l’absence de sens.

Regardons le monde organique, sans y projeter nos catégories. Un arbre blessé émet dans l'air des composés que ses voisins reçoivent, et qui modifient leur état avant même que la menace ne les atteigne. Sous nos pas, les racines des forêts sont nouées à des réseaux de champignons par lesquels transitent des substances et des signaux — un tissu de liaisons dont nous n'avons soupçonné l'ampleur qu'hier. Une abeille revenue au nid décrit par son mouvement la direction et la distance d'une ressource, et la ruche entière l'entend.

Nous-mêmes, avant de parler, avons su reconnaître un visage, une présence, un danger, un refuge. Ce verbe-là ne s'est pas retiré de nous. Il s'est simplement recouvert.

Il fonctionne un peu comme les mécanismes biologiques qui nous maintiennent en vie sans que nous y prenions une part active. Nous n'administrons pas notre cœur. Nous ne surveillons ni la circulation de notre sang, ni la réparation de nos tissus. Ces processus se poursuivent sous le seuil de notre attention, et c'est bien pour cela qu'ils nous maintiennent : s'ils avaient dépendu de notre vigilance, notre espèce n'aurait pas duré une génération.

Il en va de même de cette part de compréhension antérieure aux mots. Elle ne nous demande rien. Elle n'attend pas notre assentiment. Elle demeure, sous le bruit. Au contact de la Source, l'intelligibilité devient intense, la compréhension presque totale et pourtant aucun mot n'a été prononcé.

Notre esprit, engoncé dans des décennies de pensées formulées, continue malgré tout à transcrire ce qu'il reçoit dans la seule forme qu'il connaisse. Il traduit. Il fabrique des phrases. Il produit, après coup, des récits comme celui-ci. Voilà pourquoi tout témoignage de la Source est nécessairement une traduction imparfaite.

Mais voilà aussi pourquoi ce qui va suivre peut vous parvenir. Non parce que mes mots seraient justes. Parce que quelque chose en vous, antérieur à mes mots, sait déjà de quoi il est question. Même pour celui qui ne s'en est jamais approché, le souvenir de la Source est présent. Dans l'ombre. Presque inintelligible. Mais présent.

Et au voisinage de la Source, cette distinction devient vertigineuse. Car il m’est arrivé d’éprouver une intelligibilité presque sans parole. Non une encyclopédie soudain déposée dans l’esprit. Non la connaissance miraculeuse de toutes choses. Ce serait encore une caricature humaine du savoir. Mais la sensation qu’une réalité immense devenait compréhensible avant même que mon esprit puisse la convertir en propositions. Et lorsque l’ego réapparaît, reviennent ensuite les mots et commence la traduction. Imparfaite, parcellaire, lacunaire presque. C’est pourquoi tout ce que je raconte de la Source doit demeurer soumis à cette limite.

II · L’écart — hors de la plénitude

Pour comprendre ce qui est reconnu, il faut revenir à ce que nous avons appelé la plénitude. Et avant toute chose, préciser le statut de cette lecture. C’est une lecture métaphysique issue de l’expérience. La science décrit avec une puissance extraordinaire les états, les transformations et l’histoire observable de l’univers ; l’expérience intérieure ne la remplace pas et ne nous en dispense jamais. Elle interroge autre chose : ce que signifie être jeté dans un monde où tout ce qui apparaît doit, pour un temps, maintenir sa forme.

Dans cette lecture, nous avons dit que l’univers constitue une anomalie. Il faut mesurer la violence de cette phrase. Nous parlons de tout le visible : galaxies, astres, mondes, océans, forêts, nos propres vies. Tout cela, une anomalie — non parce que sa beauté devrait être niée, mais parce que tout appartient au régime de l’émergence : un régime imparfait, chaotique, inhospitalier, violent, qui prélève et consume, soumet et contraint, tout en demeurant soumis au devenir et à la finitude.

À distance de la Source, l’univers paraît immense, d’une beauté grandiose. Et il l’est. Je ne retire rien à l’émerveillement ; mais au contact de la Source, le regard se renverse : ce que nous prenions pour la plénitude n’était que l’émergence.

Reste à dire ce qu’est la plénitude. Il faut avancer avec soin : c’est le mot le plus difficile de la traversée.

La plénitude n'est pas un contenant parfaitement rempli. Un vase plein est encore une chose du monde : il retient, il délimite, il enferme, et l'on pourrait mesurer ce qu'il contient. Une plénitude que l'on pourrait quantifier serait déjà une émergence.

La plénitude n'est pas non plus un état de satisfaction, ni un bonheur porté à son comble. Ce sont là des mots de notre condition : ils supposent un manque préalable qui aurait été comblé. La plénitude est ce à quoi rien ne manque, et qui n'a donc rien à obtenir. Essayons de l'approcher autrement — et j'avertis que ce qui suit n'est qu'une analogie, non une description.

Tout ce qui se manifeste dans notre univers repose sur un déséquilibre. Une étoile brille parce qu'il existe un écart entre ce qu'elle est et ce qu'elle deviendra, et elle le consume. Un corps vivant se maintient parce qu'il entretient, à grands frais, une différence entre son intérieur et son dehors. Un fleuve coule parce qu'il existe une pente. Rien ne se produit sans dénivelé. Retirez le dénivelé, et il ne se passe plus rien : plus d'écoulement, plus d'échange, plus d'événement — et donc plus de durée à mesurer.

Ce que nous appelons le mouvement, la vie, l'histoire, l'univers lui-même, n'est peut-être que la longue retombée d'un écart. Or la plénitude n'a pas de pente. Rien n'y descend vers rien. Aucune tension ne la traverse, parce qu'aucune partie d'elle ne manque à une autre.

Voilà pourquoi elle n'a nul besoin de se manifester : une manifestation est toujours la résolution d'un déséquilibre, et il n'y en a aucun en Elle.

Voilà pourquoi, aussi, le temps n'y existe pas. Le temps n'est pas un décor dans lequel les choses se déroulent : il est la trace de ce qui se résout.

Là où rien ne se résout, il n'y a rien à compter. Dans la plénitude, le temps est contenu, et ne se manifeste pas.

Une échappée hors de la plénitude ne signifie donc pas une échappée hors de la Source : un dehors de la Source serait ici une contradiction dans les termes.

Avec l’écart apparaît la durée ; avec la durée, la transformation ; et avec la transformation, la finitude. Notre condition est exactement inverse de la plénitude : nous apparaissons, nous durons, nous dépendons, nous nous transformons, et nous connaîtrons un terme.

Ce qui émerge est dans le besoin pour persister. Hors de la plénitude, tout change. Hors d'elle, la flèche du temps est activée. Elle emporte toutes les émergences, et les soumet implacablement à son règne. Un flux à sens unique, qui n'accorde aucun retour. Et avec le temps apparaît une autre loi, que nous subissons sans presque jamais la nommer : la subordination.

Toute émergence se manifeste au sein d'une autre. Notre espèce dans le vivant ; le vivant dans une planète ; cette planète dans un système ; ce système dans une galaxie ; et le tout dans un univers qui n'a pas été fait pour lui. Cette imbrication n'est pas une hiérarchie morale : c'est une dépendance. Un corps humain ne peut pas vivre hors de sa planète. Il n'en possède pas les moyens, et son organisme ne peut se manifester dans l'hostilité du vide. Mais ces lois, parce qu'elles procèdent elles-mêmes d'une anomalie, sont imparfaites — et donc transgressables.

Elles peuvent être trompées, détournées, déroutées. Un corps humain qui, par la violence de systèmes de propulsion énergivores, s'est arraché à l'attraction de sa planète, et qui s'est ménagé un espace de survie précaire dans le vide, s'affranchit un instant de cette subordination.

Un instant. Au prix d'une dépense colossale. Et jamais de la flèche du temps. C'est là toute la mesure de notre condition : nous pouvons transgresser presque toutes les lois de notre monde, sauf celle qui nous emporte.

Au sein de la plénitude, la subordination n'existe pas. Il n'y a nulle énergie dévorée, nul système de servitude imposé pour la survie, nul prélèvement sur autrui. Ce qui se suffit n'a besoin de rien tirer de rien.

La plénitude n'est ni un chaos, ni une anomalie, ni même un régime parfait où toute émergence pourrait enfin se manifester sans dommage. Dans la plénitude, il n'y a aucune manifestation. C'est un état unique, qui enveloppe tous les états connus de nos manifestations singulières. Nous, le vivant, et le reste de ce qui se manifeste dans l'univers, sommes des émergences issues de cette échappée hors de la plénitude.

Tout ce que nous nommerons désormais le souvenir procède de là.

III · La loi de la persistance

Dès les premières fractions d'instant hors de la plénitude, une seule chose s'impose à ce qui vient d'émerger : durer. Persister, c'est d'abord survivre dans un monde chaotique, inhospitalier, souvent inique. Chacun doit aménager sa propre persistance dans l'univers des manifestations, et nul ne le fait sans coût pour un autre. Nous en recevons les signes brutalement. À notre échelle, cela s'appelle subir une injustice flagrante et irréparable. Cela s'appelle endurer la disparition précoce de ceux que l'on aime, sans qu'aucune logique ne vienne jamais justifier l'insupportable. Beaucoup ont tenté d'expliquer ces événements comme émanant d'une volonté supérieure insondable, ou comme la conséquence de desseins impénétrables. Nous verrons dans un prochain cycle pourquoi cette idée est non seulement inepte, mais cruelle : elle demande aux endeuillés de remercier la main qui les frappe.

Il n'y a pas de dessein dans la mort d'un enfant. Il y a le chaos, et sa violence aveugle. Et pourtant. Cet univers échappé de la plénitude n'est pas un désordre pur. C'est peut-être le seul mystère qui demeure hors de portée de notre compréhension : le chaos s'organise. Il ne s'organise pas parce qu'une puissance l'aurait ordonné.

La Source ne se manifeste pas dans l'univers des manifestations. Elle n'intervient pas, ne corrige pas, ne dirige pas. Mais quelque chose, dans ce chaos, semble avoir hérité de ce dont il procède.

La matière s'agrège au lieu de se disperser. Les astres se nouent en systèmes. Les molécules se replient en formes stables. Le vivant se lie, s'associe, se protège, et parfois se donne. Partout, dans une immensité qui aurait pu demeurer indéfiniment informe, des îlots d'ordre se maintiennent — provisoirement, coûteusement, obstinément.

Le chaos qui procède de l’écart originel semble pourtant conserver certaines qualités de la plénitude dont il procède, sans jamais en atteindre l’intégrité intrinsèque.

Voilà le premier visage du souvenir : non une pensée, non une croyance, mais cette tendance de tout ce qui existe à tenir ensemble. Toute manifestation porte alors une tension que rien ne résout. Elle persiste tout en étant finie. Elle organise momentanément ce que le temps finira par défaire. Elle maintient une forme qui, tôt ou tard, devra céder ou devenir autre.

Toute organisation durable a un coût. Toute étoile s'épuise. Toute forme se transforme. C'est la loi du manifesté : persister hors de la plénitude, c'est être soumis au temps sans jamais pouvoir abolir entièrement la finitude.

Et cette volonté de persistance, que nous partageons avec le brin d'herbe et avec la galaxie, n'est pas une faute. Un arbre persiste. Un animal persiste. Notre propre corps lutte silencieusement, à chaque seconde, pour maintenir son équilibre.

Ce qui nous éloigne de la plénitude n'est donc jamais la persistance elle-même. C'est sa démesure : la prétention d'une émergence à faire de sa propre continuité la mesure de toutes les autres.

Nous y reviendrons longuement, car c'est là que notre espèce s'est perdue. Retenons pour l'instant ceci : quand bien même nous sommes soumis au temps, quand bien même nous n'ignorons rien de notre finitude, il persiste également en nous le souvenir de cette plénitude. C'est même, peut-être, la seule raison pour laquelle notre finitude nous est insupportable.

À notre échelle humaine, cette persistance devient conscience de soi. Nous savons que nous sommes ; et parce que nous savons que nous sommes, nous découvrons aussi que nous ne serons pas toujours. C’est peut-être la blessure fondamentale de toute conscience capable d’anticiper sa propre fin : nous persistons, mais nous savons que notre persistance échouera.

Nous aimons ce qui peut disparaître, nous donnons des noms à des êtres qui mourront, nous bâtissons des maisons, des villes et des civilisations qui entrent elles aussi dans le temps. Toute manifestation cherche à demeurer dans un monde qui ne lui promet aucune permanence.

IV · Ce qui demeure orienté

Les émergences conservent une trace de la plénitude quittée. L'image la plus proche que nous puissions en donner est celle de la matrice qui contient, protège et nourrit. Nous sommes venus d'un lieu sans manque, où rien ne devait être obtenu, où la respiration, la nourriture et la chaleur ne faisaient pas encore l'objet d'une conquête. Puis il y eut l'expulsion, le froid, l'air à prendre soi-même, la faim.

Nul ne se souvient de la matrice. Et pourtant quelque chose, dans le corps du nouveau-né, cherche à retrouver une position, une chaleur, un battement.

Le rapprochement n'est pas fortuit. Nous avons vu, en traversant le verset de la Lumière, que la formule qui ouvre chaque chapitre du Rappel ne nomme pas d'abord une humeur bienveillante, mais un principe matriciel : le Matriciant, Source de toutes les matrices.

Ce d'où procède. Ce qui contient. Ce qui donne forme sans être la forme. Nous procédons d'une matrice qui n'est pas un lieu. Mais il faut aussitôt écarter le malentendu. Il ne s'agit pas d'un souvenir au sens où nous nous souvenons d'un visage, d'une enfance, d'un événement passé. Il n'existe peut-être aucune mémoire de la Source. Et pourtant, quelque chose, au cœur du manifesté, paraît encore orienté vers cette plénitude.

Ce n'est ni une idée, ni une croyance, ni un héritage culturel. Aucune tradition ne l'a inventé, aucune ne le détient, aucune ne peut le transmettre — parce qu'il est déjà là avant elles.

C'est ce qui, en nous, reconnaît la paix avant même de savoir la nommer. Ce qui s'apaise auprès d'un arbre, sans que nous ayons rien demandé. Ce qui éprouve parfois, au milieu du silence, qu'il n'y a momentanément rien à conquérir, rien à défendre, rien à ajouter. Ce qui, devant une eau vive, devant une lumière rasante sur un versant, devant un être endormi, cesse un instant de vouloir. Et c'est aussi ce qui finit par comprendre que l'accumulation ne comblera jamais entièrement le manque.

Car il existe deux manières de répondre à ce manque, et l'existence entière d'un être humain se joue souvent entre les deux. La première accumule.

Elle cherche davantage de puissance, davantage de possession, davantage de reconnaissance, persuadée que la prochaine conquête accomplira enfin ce que toutes les précédentes ont échoué à produire. Elle ne s'interrompt jamais d'elle-même, car chaque échec y est interprété comme une insuffisance de quantité. Il en fallait plus. Il en faudra plus. Cette réponse est parfaitement rationnelle dans le monde des manifestations. Elle est aussi parfaitement vaine, puisqu'elle cherche dans le régime de la possession une plénitude qui n'appartient pas à ce régime.

La seconde reconnaît. Elle finit par admettre qu'aucune accumulation ne restituera ce qui ne se possède pas. Elle ne renonce pas au monde, elle ne méprise ni les biens ni les joies : elle cesse simplement de leur demander ce qu'ils ne peuvent pas donner.

C'est peut-être là que commence le souvenir véritable — non comme mémoire du passé, mais comme orientation vers ce qui ne manque de rien. Une nostalgie sans objet. Un manque qui ne désigne aucune chose absente. Et si ce manque nous accompagne toute la vie sans jamais se laisser combler, ce n'est pas parce qu'il est une maladie. C'est parce qu'il est un cap.

V · Les signes du rappel

Le souvenir n'est pas visible. Mais il devient lisible, par endroits, dans certaines manières d'exister. Ces manières ne sont pas la Source. Aucune manifestation ne l'est. Ce sont des signes : des formes qui semblent avoir moins perdu que d'autres, et qui, pour cette raison, nous apaisent avant même que nous sachions pourquoi. J'ai décrit ailleurs quelques-uns de ces signes — l'arbre, la lenteur, ce vide que les anciens scribes ménageaient dans leurs calculs et qui devint le zéro. Je ne les reprendrai pas ici. Je voudrais m'arrêter sur d'autres, plus proches encore, et que nous traversons chaque jour sans les voir. Il y a le sommeil.

Nous n'y prenons jamais garde, parce qu'il nous paraît trivial. Il est pourtant l'événement le plus étrange de notre condition. Chaque nuit, un être dont toute l'existence est ordonnée à sa propre persistance dépose les armes. Il cesse de surveiller. Il cesse de se défendre. Il consent, pendant des heures, à une vulnérabilité totale, dans un monde qui ne lui garantit rien. Et non seulement il y consent : il en meurt s'il en est privé. Le vivant tout entier connaît cette suspension. Quelque chose, au cœur de la loi de persistance, exige que la persistance s'interrompe. Comme si l'être ne pouvait durer qu'à condition de lâcher, chaque jour, ce à quoi il tient le plus.

Nous répétons ainsi, toutes les nuits, sans le savoir, un geste dont nous ne comprenons pas la portée : le retrait de celui qui se croyait indispensable à sa propre continuation.

Il y a l'hospitalité. Elle est apparue partout, dans des cultures qui ne se connaissaient pas, sous des formes presque identiques : l'étranger reçoit à boire et à manger avant qu'on lui demande son nom.

Avant de savoir s'il est utile. Avant de savoir s'il est dangereux. Rien dans la loi de la survie ne commande ce geste. Il la contredit même directement : il prélève sur des réserves incertaines, au bénéfice de quelqu'un dont on n'attend aucun retour. Nos espèces auraient dû l'éliminer. Elles l'ont sacralisé.

Il y a le don qui ne se sait pas donné — celui dont l'auteur ne tire rien, pas même le sentiment d'avoir donné. Il y a le pardon, qui interrompt une chaîne que la stricte persistance aurait exigé de prolonger.

Et il y a cet acte que nous croyons banal, et qui est peut-être le plus insolite de tous : contempler. Nous nous arrêtons devant une lumière rasante sur un versant, devant une eau qui court, devant un visage endormi. Nous ne prélevons rien. Nous n'en tirons aucun avantage. Nous ne cherchons même pas à comprendre. Un être entièrement soumis à la loi du manifesté ne devrait jamais s'arrêter ainsi. C'est pourtant dans ces instants sans profit que nous nous sentons, sans savoir le dire, le plus proches de quelque chose.

Aucun de ces signes n’est la Source ; aucun n’y conduit. Ils ne font qu’en indiquer la direction — comme un doigt tendu vers ce que la main ne pourra saisir.

La seconde partie explorera l’autre versant de ce souvenir : ce qui advient lorsque cet élan se renverse. Lorsque l’orientation vers ce qui ne manque de rien, capturée par l’ego, devient la volonté de ne plus jamais manquer de rien.

C’est alors que la nostalgie sans objet change de nature. Elle devient conquête, accumulation, extravagance, corruption, destruction — puis, finalement, oubli.

PARTIE II — LE FAUX SOUVENIR ET LA MESURE

Reprise

Dans la première partie, nous avons nommé un souvenir qui n’est pas une mémoire : une orientation, antérieure aux récits, vers ce qui ne manque de rien. Nous avons parlé de l’écart, de la durée, de la persistance, puis de ces gestes étranges — dormir, accueillir, donner, contempler — où l’être semble, par instants, cesser de faire de sa propre continuation le centre de tout. Il reste maintenant à comprendre pourquoi cette orientation peut se perdre sans disparaître ; pourquoi le même manque qui ouvre parfois vers la paix peut, ailleurs, nourrir une fuite sans fin.

[Silence.]

I · La Source n’est pas un lieu

Une chose doit être dite avec la plus grande netteté, car tout ce qui précède pourrait être mal entendu.

La Source, qui enveloppe jusqu’à ce qui paraît s’en écarter, n’est ni un centre de l’espace ni un moment du temps. Elle n’est pas située. On ne s’en approche pas comme d’un lieu ; on ne l’attend pas comme une heure à venir.

Sa plénitude ne réside donc nulle part davantage qu’ailleurs. Aucune région, aucun sanctuaire, aucun sommet, aucune profondeur ne la possède davantage qu’une autre.

Il faut en tirer la conséquence, y compris contre nos récits. Si j’ai parlé de forêts, rivières et montagnes, ce n’est pas parce que la Source y demeurait, ni parce qu’elle était plus proche.

C’est que ces lieux facilitaient mon retrait intérieur. Ils ne produisaient pas le silence : ils révélaient la multitude des présences que notre bruit empêchait d’entendre. Ils donnaient aussi à contempler certaines des formes les plus paisibles de l’émergence.

Parmi elles, l’arbre est peut-être le signe le plus limpide. Dans l’ordre manifesté du vivant, le rappel de la Source devient en lui le plus clairement visible et presque audible.

Le manifesté peut, peut-être, participer de sa plénitude. Non en quittant le monde. Non en abolissant sa propre existence. Mais en modifiant la manière dont il persiste en lui.

Lorsque l'ego consent à ne plus faire de sa propre continuité le centre du réel, quelque chose s'apaise. L'être ne cesse pas de persister — il n'en a pas le pouvoir, et ce ne serait d'ailleurs pas un progrès. Il apprend une persistance plus juste. Il entre dans cette lenteur naturelle dont l'arbre offre l'image. Non parce que l'arbre aurait renoncé à vivre, mais parce qu'il vit sans exiger que le monde s'organise autour de lui.

Cette mesure est peut-être l'une des seules formes accessibles de la plénitude au cœur même du manifesté. Non pas ailleurs. Ici. Au milieu du chaos, sans en être délivré. La Source n'est donc pas plus éloignée de nous que notre propre souffle. Rien ne nous en sépare spatialement, puisqu'elle n'est à aucune distance de rien. Ce qui varie, ce n'est jamais la distance.

C'est notre état — notre disponibilité à participer, durant notre brève manifestation, à quelque chose de cette plénitude. Et c'est pourquoi nul n'est plus proche d'Elle qu'un autre. Ni le savant, ni l'ascète, ni celui qui vous parle en ce moment. Ce qui distingue les êtres n'est jamais une faveur reçue, mais la quantité de monde qu'ils transportent encore avec eux.

II · Le faux souvenir

Persister n’est donc pas une faute. Il faut le dire clairement. Il n’y a aucune corruption dans le fait qu’un être veuille vivre. Aucune honte dans la faim. Aucune impureté dans le besoin de sécurité. Aucune supériorité spirituelle dans la misère. Celui qui lutte chaque jour pour obtenir de quoi manger n’est pas nécessairement plus proche de la Source que celui qui dispose de tout.

La peur du lendemain peut emprisonner la conscience avec une violence immense. La nécessité peut absorber tout l’horizon d’un être. La souffrance n’est pas une initiation. La pauvreté n’est pas une sainteté. Et la Source ne récompense certainement pas la détresse en ouvrant plus facilement ses portes à ceux qui souffrent. Le problème commence ailleurs. Il commence lorsque la persistance cesse d’accepter sa mesure.

Lorsque vivre ne suffit plus. Lorsque l’être manifesté exige que sa continuité devienne absolue. Lorsque ce qui est fini commence à rêver qu’il pourra, par l’accumulation de choses finies, fabriquer l’infini. C’est ici que le souvenir de la Source peut se corrompre. Il existe au cœur de notre expérience une absence difficile à nommer.

Nous pouvons apaiser la faim. Étancher la soif. Trouver un abri. Être aimés. Accomplir une œuvre. Recevoir de la reconnaissance. Mais rien de cela n’abolit définitivement le manque. Ces réponses satisfont des besoins réels. Elles peuvent apporter une joie immense, rendre l’existence digne, heureuse, habitable. Pourtant, aucune ne donne la plénitude. La plénitude ne commence pas lorsque nos possessions atteignent une quantité suffisante. Elle relève d’un autre régime.

C’est ici que l’ego commet son erreur. Il éprouve le manque, puis le traduit en désir d’acquisition. Il se dit : quelque chose me manque ; quelque chose doit donc être ajouté.

Et alors commence l’accumulation.

Une conquête supplémentaire. Une reconnaissance supplémentaire. Une possession supplémentaire. Une victoire supplémentaire. Un chiffre supplémentaire sur un compte. Chaque ajout devient alors une preuve nouvelle d’exister un peu plus qu’hier.

Le mécanisme devient sans fin parce que son objet véritable n’est jamais atteint. Nous essayons de résoudre par le nombre ce qui n’appartient pas au nombre. Nous additionnons du fini dans l’espoir secret d’obtenir, un jour, l’absence de limite. Mais mille choses finies restent finies. Un milliard de choses finies également. Aucune accumulation ne devient la plénitude. C’est peut-être là l’une des formes les plus puissantes du faux souvenir. Quelque chose en nous pressent ce qui ne manque de rien. Mais l’ego, incapable de comprendre cette orientation, la convertit en volonté de ne plus jamais manquer de quoi que ce soit.

La différence paraît subtile. Elle est immense. L’une conduit au dépouillement. L’autre à l’accumulation. L’une découvre qu’il existe une paix dans laquelle il n’y a momentanément rien à ajouter. L’autre s’épuise à ajouter sans fin. La richesse n’est donc pas, en elle-même, une impureté. Un objet n’est pas impur parce qu’il appartient à quelqu’un. La sécurité matérielle peut libérer un être d’angoisses terribles et lui permettre de prendre soin de lui-même, des siens, de créer, d’aider, de transmettre. Mais la possession devient dangereuse lorsqu’elle cesse d’être un moyen et devient une réponse métaphysique. Lorsque nous demandons à la richesse de nous délivrer de notre fragilité. Lorsque nous lui demandons de garantir notre importance. Lorsque nous lui demandons de vaincre notre dépendance aux autres. Lorsque nous lui demandons, finalement, de nous protéger de la mort.

Alors la fortune peut devenir une forteresse élevée par l’ego contre la condition même du manifesté. Et aucune forteresse ne résiste au temps. Ce danger n’appartient pas seulement aux grandes fortunes. Nous pouvons accumuler des objets. Mais aussi des titres. Des abonnés. Des conquêtes amoureuses. Des connaissances. Des certitudes. Des appartenances. Des mérites spirituels. Nous pouvons même accumuler du renoncement et en tirer une nouvelle forme d’orgueil. L’ego sait tout transformer en propriété. Jusqu’à l’humilité. Jusqu’à la pureté. Jusqu’à Dieu. Voilà pourquoi le verset de la Lumière place côte à côte des réalités qui pourraient sembler étrangères les unes aux autres. La lumière. Le rappel. La prière. Puis le négoce. Et l’aumône. Comme si la qualité du regard ne pouvait être séparée de notre manière de faire circuler ce qui passe entre nos mains.

Comme si l’on ne pouvait prétendre contempler la lumière tout en organisant autour de soi une obscurité faite de rétention, de prédation et de démesure. Le problème n’est pas de posséder. Le problème commence lorsque rien ne doit plus circuler. Lorsque tout doit converger vers soi. Lorsque le monde entier devient matière destinée à prolonger notre propre manifestation. Alors le souvenir s’est retourné contre lui-même. L’orientation vers la plénitude est devenue volonté d’absorption.

L’attachement matériel peut alors opérer comme une extension de l’ego dans les choses. Les biens amassés lui donnent un corps plus vaste, plus durable, plus difficile à déposer. Se retirer de soi devient une opération démesurée, car il ne s’agit plus seulement de faire taire une voix intérieure, mais de renoncer, même un instant, à un empire. Il ne s’agit pas d’une sanction : l’approche de la Source est un état conditionné, non un lieu que l’on atteint par la mise en œuvre de moyens. Aucune ressource personnelle n’y donne accès. C’est peut-être la seule chose au monde que la fortune ne puisse pas acheter.

Chez ceux dont l’accumulation est devenue insensée, le souvenir ne s’est donc pas nécessairement éteint. Il peut s’être corrompu. La soif est encore là : c’est le manque originel qui parle, mais qui s’est trompé d’objet et ne peut plus s’interrompre puisqu’il croit toujours qu’il en faut davantage. Le monde réel devient alors une immense ressource à conquérir, un inventaire, un ensemble de gisements. Et le comble de l’ironie est de vouloir désormais prolonger indéfiniment cette même persistance — réparer le corps sans fin, transférer la conscience, bâtir des refuges contre un monde rendu invivable — comme si l’on pouvait enfin s’affranchir de la seule force dont on ne s’affranchit pas : la flèche du temps.

C’est ici que la formule du verset de la Lumière retrouve toute sa gravité : nul troc et nul négoce ne les distraient du rappel. La distraction n’est pas un défaut mineur. C’est le mécanisme même de l’oubli.

III · Le dépouillement et la circulation

Je dois revenir ici sur un épisode de ma première approche de la Source.

Ce qui s’est produit ce jour-là appartient à cette expérience, à cet état, à cet instant précis.

À mesure que mon ego se retirait, j’éprouvai la nécessité de me séparer des objets que je portais. Puis de mes vêtements. Pour quelqu’un d’un naturel profondément pudique, ce geste n’avait rien d’une libération joyeuse du corps. Il n’était pas davantage une désinhibition. Au contraire. Il m’apparut comme une nécessité grave. Presque terrible. Une idée s’était formée en moi : je ne pouvais pas emporter tout cela plus loin. Pendant longtemps, j’ai parlé d’impureté pour tenter de décrire cette sensation. Mais ce mot lui-même demande aujourd’hui à être purifié.

Car il pourrait laisser croire que certains objets seraient métaphysiquement contaminés. Qu’une souffrance ancienne demeurerait enfermée dans leur matière comme une substance invisible.

Ce qui changeait, en vérité, c’était mon regard. Une ceinture en cuir n’était plus une ceinture. Elle redevenait une peau. Derrière la peau revenait l’animal. Derrière l’objet fini réapparaissaient la mort, la transformation, le transport, les gestes humains qui l’avaient façonné. Une chemise cessait d’être cette chose neutre que l’on prend dans une armoire. Elle redevenait une matière cultivée ou produite quelque part. De l’eau. Des sols. Des machines. De l’énergie. Des mains. Des heures de travail. Des échanges. Des distances. Tout ce que notre monde industriel compacte dans un objet silencieux se déployait soudain derrière lui. L’objet n’était pas impur.

Il était devenu intelligible. Et cette intelligibilité le rendait extraordinairement lourd. Je découvrais que rien de ce que nous portons n’est réellement isolé. Chaque objet est un nœud. Un rassemblement momentanément figé de matières, d’êtres, d’énergies, de gestes et parfois de souffrances dont nous ne voyons plus rien lorsque nous le saisissons.

Notre monde nous apprend précisément à oublier ces filiations. Il faut que la marchandise apparaisse seule. Propre. Disponible. Détachée de ce qu’elle a coûté. Sinon nous hésiterions davantage. Dans cet état, je ne pouvais plus oublier. Voilà peut-être ce que signifia, ce jour-là, le dépouillement. Il ne s’agissait pas d’arriver nu devant une divinité exigeant cette nudité. La Source ne m’avait donné aucun ordre. Elle n’a nul besoin de mes vêtements ou de leur absence.

C’était moi qui ne pouvais plus soutenir la quantité de relations condensées dans ce que je portais. Mon personnage social disparaissait en même temps que ses enveloppes. Ce que je possédais. Ce que je représentais. Ce que je croyais être. Tout devenait extraordinairement secondaire. Une formule traversa alors mon esprit : Seuls les purs verront la Source. C’est presque une citation révélée et on la retrouve ailleurs, traduite différemment.

C’est une phrase qui se forma en moi dans un état de dissolution extrême. Et le mot pur, là encore, n’avait rien à voir avec la perfection morale. Il ne signifiait pas : être meilleur que les autres. Être sans faute. Être élu. Être digne. La pureté était un état de moindre encombrement. Le moment où l’ego n’avait presque plus rien derrière quoi se retrancher. Rien à présenter. Rien à défendre. Rien à faire valoir.

Alors seulement j’ai compris autrement certaines pratiques de dépouillement présentes dans les traditions. Le jeûne. L’aumône. Le renoncement provisoire. L’abandon volontaire d’une part de ce que l’on possède. Non comme des paiements adressés à Dieu. Non comme des points accumulés dans une comptabilité céleste. Mais comme des gestes qui empêchent la manifestation de se refermer entièrement sur elle-même.

Donner, c’est créer une ouverture. Faire circuler. Accepter que ce qui est passé entre nos mains ne doive pas nécessairement y demeurer. C’est pourquoi l’aumône du verset de la Lumière m’apparaît aujourd’hui moins comme un détail moral que comme une clef. La lumière ne demande pas que nous devenions pauvres. Elle demande peut-être que nous ne devenions pas des impasses. Que quelque chose puisse encore passer par nous. De la matière. De l’attention. De la nourriture. Du temps. De la connaissance.

De la richesse. De la sollicitude. Le contraire de l’accumulation absolue n’est pas le dénuement absolu. C’est la circulation. Une Source qui ne donnerait plus ne serait plus une source. Un cours d’eau que l’on empêcherait définitivement de passer deviendrait autre chose. Peut-être en va-t-il également de notre manière d’habiter le monde. Nous sommes traversés. Et une part de notre maladie commence lorsque nous voulons retenir tout ce qui nous traverse.

IV · Les conditions supprimées

J'ai décrit ailleurs la fermeture des lisières : ces marges où l'on pouvait encore se tenir au bord du fleuve humain sans être emporté par lui, et qui n'existent presque plus. Je n'y reviens que pour dire ce qui, de ce point de vue-ci, change tout. Ce que nous perdons en refermant ces marges n'est pas seulement un habitat. C'est une possibilité intérieure. Car nous l'avons dit : l'approche n'est pas un déplacement, c'est un état. Or un état se prépare. Il exige du dénuement, du silence, de la lenteur, et une durée pendant laquelle rien ne réclame.

Ce sont exactement les conditions que notre monde second a méthodiquement supprimées.

Il ne nous interdit rien. Il fait mieux : il occupe. Il remplit chaque intervalle, sollicite chaque instant vacant, transforme l'attente en écran, le silence en gêne, la lenteur en défaut. Il ne combat pas le souvenir de la Source : il en rend l'accès impraticable, ce qui est infiniment plus efficace.

Et pour le reste du vivant, la perte est plus brutale encore. Le dérèglement que nous avons déclenché ajoute du chaos au chaos, et il frappe d'abord ceux qui n'y ont presque pas contribué : les plus démunis de notre espèce, et l'immense multitude des autres, dont les rythmes n'ont plus où se déployer.

Nous n'avons pas seulement abîmé le monde. Nous avons abîmé les conditions dans lesquelles il devenait lisible.

C'est ce que nous avons nommé, dans le récit du passage, l'ultime échappée : notre espèce, rassemblée autour d'un ego devenu collectif, créant un monde second, fait d’artifice, s'arrachant à son tour au vivant qui l'a portée — non par une décision claire, mais par un enchaînement de systèmes, d'intérêts et de consentements à demi volontaires.

La Première Échappée à l’origine de notre univers procédait d'un mystère. Celle-ci procède d'un aveuglement. De la première, nous ne sommes ni les auteurs ni les responsables. La seconde se forme à travers nous, chaque jour. Alors il serait facile, arrivé ici, de conclure à l'inéluctable. De contempler notre extinction avec cette complaisance sombre qui est encore une manière de s'admirer, et de faire de notre propre disparition un spectacle.

Non par optimisme — je n'en ai aucun à offrir. Mais parce que l'esthétisation de sa propre fin est le dernier tour de l'ego : elle transforme le renoncement en posture, et elle dispense d'agir. Redouter ce jour où les cœurs et les regards seront bouleversés ne nous autorise pas à l'organiser.

V · Les cœurs et les regards bouleversés

Nous pouvons maintenant revenir aux derniers mots du passage qui nous a conduits ici. Ces hommes que nul négoce ne détourne du rappel, de la prière et du don : « Ils redoutent un jour où les cœurs et les regards seront bouleversés. » J’ai longtemps entendu cette phrase comme l’annonce d’un jour futur. Un jour de jugement. Un jour de catastrophe. Un moment terminal où l’ordre humain serait renversé et où chacun découvrirait brutalement ce qu’il avait refusé de voir.

Cette lecture demeure dans le texte et dans l’histoire de ses interprétations. Mais quelque chose d’autre devient possible après notre traversée. Car un cœur et un regard peuvent être bouleversés avant la fin du monde. Ils peuvent l’être lorsqu’une existence entière cesse soudain d’être lisible avec les catégories qui l’avaient jusque-là soutenue.

Lorsque ce que nous appelions progrès apparaît aussi dans ses destructions. Lorsque ce que nous appelions réussite révèle ce qu’elle exigeait des autres. Lorsque l’objet redevient matière, travail, extraction et vivant. Lorsque l’étranger redevient un être. Lorsque l’arbre redevient une présence. Lorsque le monde cesse d’être un décor construit autour de nous. Alors le regard est bouleversé. Littéralement retourné. Et avec lui le cœur.

Car nous ne pouvons plus aimer, désirer, posséder ou détruire exactement de la même manière ce que nous avons réellement commencé à voir. Le bouleversement n’est donc pas nécessairement un châtiment. Il peut être la conséquence de la rencontre entre nos représentations et ce qui, un jour, refuse de continuer à leur obéir. Nous avons construit une civilisation qui cherche à abolir toujours davantage les limites. Produire davantage. Extraire davantage. Se déplacer davantage. Connaître davantage. Vivre davantage.

Se prolonger davantage. Nous avons fait de la persistance une religion sans temple. Et il existe quelque chose de profondément tragique dans ce mouvement. Car plus nous cherchons à nous affranchir de notre dépendance au monde, plus nous détruisons les conditions qui rendent notre persistance possible.

Nous voulons abolir le manque en épuisant ce qui nous nourrit. Nous voulons vaincre la fragilité en fragilisant le monde. Nous voulons repousser la finitude en accélérant les processus capables de précipiter nos propres limites. Je ne sais pas quelle sera la destinée de notre espèce. Personne ne le sait. Je ne dirai donc pas que notre disparition est écrite. Ce serait transformer une inquiétude en prophétie et une prophétie en excuse. Car si tout était déjà perdu, il ne resterait plus qu’à contempler élégamment le désastre.

Et cette esthétisation de la fin serait encore une manière pour l’ego de se placer au centre. Même dans sa propre extinction. Il nous reste autre chose. Il nous reste à apprendre une autre persistance. Persister, oui. Vivre. Construire. Créer. Aimer. Soigner. Transmettre. Inventer même.

Mais ne plus faire de notre propre continuité la mesure de tout ce qui existe. Ne plus considérer que toute chose rencontrée doit justifier son existence par l’usage que nous pouvons en tirer.

Ne plus croire que durer exige nécessairement de conquérir. Le souvenir de la Source n’est donc pas une invitation à quitter le monde. Il ne nous demande pas de renoncer à notre manifestation. Nous sommes manifestés. Nous avons un corps. Un nom. Une histoire. Des besoins. Des responsabilités. Des êtres auxquels nous tenons. Nous devons persister autant que nous le pouvons.

Mais nous pouvons apprendre à persister autrement. À recevoir sans tout retenir. À transformer sans tout épuiser. À prélever sans tout prendre. À restituer. À demeurer quelque part sans exiger que tout ce qui s’y trouvait avant nous s’efface. À construire sans croire que bâtir nous confère tous les droits. À reconnaître notre puissance sans en faire une preuve de supériorité. À accepter que notre passage soit un passage.

VI · Ce qui ne peut pas être recouvert

Revenons, pour finir, à ce par quoi nous avons commencé. Le verbe antérieur. Ce que notre espèce a bâti — les empires, les doctrines, les machines, les réseaux, le monde second tout entier — appartient au régime du langage.

Cela s'apprend, se transmet, se traduit, se corrompt, s'oublie. Toutes ces constructions ont une date de péremption déjà inscrite, comme les pierres taillées d'un empire qui reposent aujourd'hui au fond d'une rivière qui a repris son cours. Mais le souvenir de la Source n'appartient pas à ce régime. Il n'est ni une culture, ni une tradition, ni un savoir. Il ne se transmet pas, parce qu'il n'a jamais eu besoin d'être transmis. Aucune institution ne le détient, donc aucune ne peut le perdre. Aucun livre ne le contient, donc aucun autodafé ne l'atteint.

Il arrive entier, à chaque naissance, dans chaque émergence, sans que personne l'ait enseigné. Voilà pourquoi il ne peut pas être détruit. Il peut seulement être recouvert. Et il est aujourd'hui recouvert d'une épaisseur sans précédent : le bruit, la vitesse, la distraction, la sollicitation permanente, ce vacarme organisé qui empêche non pas de penser, mais de se taire et contempler. Nous n'avons donc pas à retrouver le souvenir de la Source. Nous avons à cesser de le recouvrir. Ce n'est pas la même tâche. La première supposerait une quête, un effort, une conquête de plus — encore un mouvement d'accumulation, appliqué cette fois au spirituel. La seconde ne demande que du retrait. Faire taire l'ego, ce n'est pas l'anéantir. C'est cesser de lui accorder la parole en permanence. Et lorsqu'il se tait, ce n'est pas le vide qui s'installe.

C'est ce qui était là depuis toujours, et que sa voix couvrait. Nous avons parlé d'un souvenir sans mémoire. D'une plénitude sans lieu. D'une Source qui n'appelle pas, n'attend pas, ne réclame rien — et dont pourtant tout procède. Ce que nous nommons le retour n'est donc pas un rappel qu'Elle nous adresserait. Le mouvement est en nous, et il ne nous a jamais quittés. Il faut le redire, parce que des millénaires de récits ont enseigné le contraire : il n'y a pas eu de faute à l'origine du monde. Personne n'a été chassé. Aucune sentence n'a été prononcée, aucune porte n'a été refermée derrière nous, et il n'existe aucune dette à rembourser. L'écart n'est pas une punition. C'est une condition. Et rien de ce qui a émergé n'a jamais été entièrement séparé de ce dont il procède.

Alors que faire, dans le peu de temps qui nous est accordé ? Ne pas fuir seul vers les dernières lisières : ce serait encore un salut privé, arraché au naufrage commun, et l'expérience elle-même enseigne le contraire — ce ne sont pas des existences séparées que l'on perçoit au voisinage de la Source, mais un seul tissu relié. Ne pas attendre non plus une délivrance. Elle ne viendra pas, parce qu'il n'y a personne pour l'accorder. Il reste ceci, qui est peu et qui est tout : Faire circuler ce que nous détenons, plutôt que de le retenir. Demander passage avant d'entrer. Consentir avant de transformer. Habiter avant de posséder. Reconnaître, dans ce qui nous entoure, des émergences qui tentent de persister comme nous tentons de persister.

Et se taire, assez longtemps et assez souvent, pour que la lampe puisse éclairer ce qu'elle n'a jamais cessé de contenir. Nous avons dit, en traversant la Lumière, que celui qui aura passé sa vie à vouloir tout retenir découvrira, au terme de sa manifestation, qu’il ne peut rien retenir.

Ce que nous cherchons dans la conquête, dans l’accumulation, dans le bruit de nos empires, ne se tient nulle part devant nous. Nous croyons chercher en avant. Nous ne faisons que reconnaître.

Ce n’est pas devant nous que se trouve ce qui nous manque. C’est ce que nous avons quitté — sans jamais en être entièrement séparés. Cela n’a jamais cessé de demeurer plus intérieur à nous-mêmes que notre propre intimité, plus proche que le souffle qui nous traverse, plus proche de nous que notre veine jugulaire.

Peut-être est-ce cela, finalement, se souvenir : non retrouver une scène perdue, non revenir mentalement avant notre naissance, non entendre la voix d’un monde antérieur, mais reconnaître, au milieu même du manque, ce qui ne peut être possédé ; sentir que l’accumulation ne répondra jamais à la question qu’elle prétend résoudre ; comprendre que la paix n’est pas au bout de la conquête ; et découvrir, parfois dans le plus humble des instants, qu’une partie de nous connaît déjà le chemin.

Ce souvenir n’appartient à aucune religion. Aucun peuple ne peut le revendiquer, aucune institution l’enfermer dans ses murs, aucune langue le fixer. Car il est antérieur à la séparation elle-même : à l’instant où nous avons commencé à nous croire indépendants du vivant, capables de nous affranchir du réel et du monde manifesté. Les artifices d’un monde second — fabriqué, programmé, manipulé — entretiennent depuis cette illusion d’autonomie et d’arrachement jusqu’à nous faire croire que notre finitude pourra se prolonger de manifestation en manifestation.

Nous ne retournerons pas à la Source en accumulant des connaissances. Les mots ne nous la livreront jamais. Aucune échelle ne pourra nous y conduire. Nous ne la contraindrons pas à paraître. Nous pouvons retirer, par instants, ce qui nous empêche de reconnaître qu’elle n’a jamais été ailleurs.

Alors quelque chose se tait. Quelque chose cesse de réclamer. Quelque chose, enfin, renonce à devenir davantage.

Et dans ce bref instant où rien n’est ajouté, rien conquis, rien retenu, nous reconnaissons parfois une paix dont nous n’avons aucun souvenir. Une paix semblable à un retour sans départ, à une mémoire de ce que nous n’avons jamais connu.

Peut-être pressentons-nous ainsi quelque chose du jour certain, inéluctable, où les cœurs et les regards seront bouleversés.