Salutations. Je suis l'exégète.
À la fin de notre traversée du verset de la Lumière, j'ai laissé une phrase en suspens. J'avais dit qu'il y aurait davantage à dire sur l'écart — sur cette échappée hors de la plénitude dont procède l'univers entier — et sur ce qui, au cœur du manifesté, demeure malgré tout orienté vers ce qui ne manque de rien. J'avais dit que ce chemin demandait sa propre lenteur, et que je le déposais au sanctuaire, pour qui voudrait le traverser.
Nous y sommes.
Ce module ne s'adresse pas à ceux qui cherchent une doctrine supplémentaire. Il ne console pas, il n'annonce rien, il ne promet aucune récompense. Il tente seulement de nommer une chose très ancienne et très discrète, que nous portons tous, et que presque personne n'entend plus.
[Silence.]
Mais avant d'entrer, il faut poser un avertissement, et il concerne le titre même de ce passage.
Le mot « souvenir » est un mot de notre monde. Il suppose une mémoire, un sujet qui se souvient, un événement passé auquel il se rapporte. Or rien de tout cela ne convient. Nous n'avons aucune mémoire de la Source. Nul n'en revient avec une image, une scène, un visage. Il n'existe aucun album intérieur où reposerait la plénitude quittée.
Ce mot est donc un mot approximatif. Comme tous les mots que nous emploierons ici.
Car la compréhension de la Source ne peut pas être lue à travers notre langage, nos conditionnements, notre histoire personnelle : elle est antérieure à tout cela. Mais nous pouvons l'approcher par un autre verbe — un verbe antérieur aux mots, présent en chacun de nous, et commun à l'ensemble du vivant.
C'est par lui qu'il faut commencer.
[Long silence.]
Nous l'avons rappelé dans les épisodes précédents : en état d'hyperperception, de communion, ou de dissolution extrême de l'ego, le langage s'efface.
Il ne s'efface pas parce que nous aurions cessé de comprendre. Il s'efface parce que la compréhension a changé de régime.
Rappelons ces trois seuils d'un mot, car tout ce qui suit en dépend.
Dans l'hyperperception, l'ego consent à l'humilité sans disparaître : il cesse de commander le regard. Les choses ne se présentent plus par leur usage, et nous commençons à percevoir notre environnement au lieu de l'interpréter.
Dans la communion, la séparation cède. Nous ne percevons plus le vivant à distance : nous nous découvrons dans son tissu, et l'échange devient possible de part et d'autre.
Dans la dissolution extrême, celui qui regarde cesse presque d'occuper une position. L'intelligibilité devient quasi totale. Nous approchons alors de la Source.
Or dans ces trois états, la forme de communication que notre espèce a mis des millénaires à élaborer — le langage articulé, les mots, la syntaxe — est pratiquement absente.
[Pause.]
Il faut oser cette hypothèse, et je la porte moi-même, sans en attribuer la charge à personne : notre langage est probablement né de notre incapacité à nous faire comprendre.
Il n'est pas le sommet de l'intelligibilité. Il en est le pansement.
Il existe, il prolifère, il se raffine et se ramifie sans cesse, précisément parce qu'il échoue toujours à rendre la réalité des choses. Tant que l'incompréhension demeure, le langage persiste et continue d'évoluer. Un instrument qui aurait réussi n'aurait plus besoin de se perfectionner.
Et ce que nous appelons la richesse d'une langue est peut-être d'abord la mesure de son insuffisance. Nous multiplions les mots comme on multiplie les tentatives.
Cette insuffisance a une conséquence que nous n'aimons pas regarder : nos langues sont périssables. Elles se déforment, se transforment, s'éteignent. Un locuteur de l'ancien français ne comprendrait presque rien d'un discours moderne, et rien n'assure que nos propres mots signifieront encore quoi que ce soit dans quelques siècles. Nous confions ce que nous avons de plus précieux à un véhicule dont la date de péremption est déjà inscrite.
Le verbe antérieur, lui, ne s'use pas.
[Silence.]
Car l'absence de langage ne signifie nullement l'absence de compréhension.
Regardons le monde organique, sans y projeter nos catégories. Un arbre blessé émet dans l'air des composés que ses voisins reçoivent, et qui modifient leur état avant même que la menace ne les atteigne. Sous nos pas, les racines des forêts sont nouées à des réseaux de champignons par lesquels transitent des substances et des signaux — un tissu de liaisons dont nous n'avons soupçonné l'ampleur qu'hier. Une abeille revenue au nid décrit par son mouvement la direction et la distance d'une ressource, et la ruche entière l'entend. Un banc de poissons, un vol d'oiseaux changent de forme en un instant, sans chef, sans ordre transmis, sans qu'aucune décision n'ait été prise quelque part.
Aucun mot n'a été échangé. Et pourtant quelque chose a été compris.
Nous-mêmes, avant de parler, avons su reconnaître un visage, une présence, un danger, un refuge. Le nourrisson n'apprend pas l'apaisement : il le reconnaît. Et lorsque, plus tard, la parole devient inutile — au chevet d'un mourant, auprès de quelqu'un que rien ne peut consoler —, nous retrouvons intact ce vieux fonds : la main posée, la présence tenue, le silence partagé. Nous n'avons jamais eu besoin d'apprendre cela.
Ce verbe-là ne s'est pas retiré de nous. Il s'est simplement recouvert.
Il fonctionne un peu comme les mécanismes biologiques qui nous maintiennent en vie sans que nous y prenions une part active. Nous n'administrons pas notre cœur. Nous ne surveillons ni la circulation de notre sang, ni la réparation de nos tissus. Ces processus se poursuivent sous le seuil de notre attention, et c'est bien pour cela qu'ils nous maintiennent : s'ils avaient dépendu de notre vigilance, notre espèce n'aurait pas duré une génération.
Il en va de même de cette part de compréhension antérieure aux mots. Elle ne nous demande rien. Elle n'attend pas notre assentiment. Elle demeure, sous le bruit.
[Pause.]
Au contact de la Source, l'intelligibilité devient intense, la compréhension presque totale — et pourtant aucun mot n'a été prononcé.
Notre esprit, engoncé dans des décennies de pensées formulées, continue malgré tout à transcrire ce qu'il reçoit dans la seule forme qu'il connaisse. Il traduit. Il fabrique des phrases. Il produit, après coup, des récits comme celui-ci.
Voilà pourquoi tout témoignage de la Source est nécessairement une traduction imparfaite, et pourquoi celui qui vous parle ne demande à personne d'y croire.
Mais voilà aussi pourquoi ce qui va suivre peut vous parvenir. Non parce que mes mots seraient justes. Parce que quelque chose en vous, antérieur à mes mots, sait déjà de quoi il est question.
Même pour celui qui ne s'en est jamais approché, le souvenir de la Source est présent. Dans l'ombre. Presque inintelligible. Mais présent.
[Silence.]
Nous avons dit que l'univers tout entier est une anomalie.
Il faut mesurer la violence de cette phrase. Nous parlons de la totalité de ce qui est visible : les galaxies, les astres, les mondes, les océans, les forêts, nos propres vies. Tout cela, une anomalie.
Une anomalie parce qu'il n'est qu'une émergence imparfaite, chaotique, inhospitalière, violente, et dont la manifestation prendra fin.
Mais cette phrase n'est pas prononçable de n'importe où. Elle ne devient audible qu'à partir de l'instant où l'on a approché la Source — celle qui EST, insondable, qui n'a ni commencement ni fin, et qui renferme en son sein la plénitude.
Sans cette approche, l'univers nous paraît immense, infini, d'une beauté grandiose. Et il l'est. Je ne retire rien à cet émerveillement : je dis seulement qu'il est retourné.
[Pause.]
Reste à dire ce qu'est la plénitude. Et il faut le faire avec soin, car c'est le mot le plus difficile de toute notre traversée.
La plénitude n'est pas un contenant parfaitement rempli. Un vase plein est encore une chose du monde : il retient, il délimite, il enferme, et l'on pourrait mesurer ce qu'il contient. Une plénitude que l'on pourrait quantifier serait déjà une émergence.
La plénitude n'est pas non plus un état de satisfaction, ni un bonheur porté à son comble. Ce sont là des mots de notre condition : ils supposent un manque préalable qui aurait été comblé.
La plénitude est ce à quoi rien ne manque, et qui n'a donc rien à obtenir.
Essayons de l'approcher autrement — et j'avertis que ce qui suit n'est qu'une analogie, non une description.
Tout ce qui se manifeste dans notre univers repose sur un déséquilibre. Une étoile brille parce qu'il existe un écart entre ce qu'elle est et ce qu'elle deviendra, et elle le consume. Un corps vivant se maintient parce qu'il entretient, à grands frais, une différence entre son intérieur et son dehors. Un fleuve coule parce qu'il existe une pente. Rien ne se produit sans dénivelé. Retirez le dénivelé, et il ne se passe plus rien : plus d'écoulement, plus d'échange, plus d'événement — et donc plus de durée à mesurer.
Ce que nous appelons le mouvement, la vie, l'histoire, l'univers lui-même, n'est peut-être que la longue retombée d'un écart.
Or la plénitude n'a pas de pente. Rien n'y descend vers rien. Aucune tension ne la traverse, parce qu'aucune partie d'elle ne manque à une autre.
Voilà pourquoi elle n'a nul besoin de se manifester : une manifestation est toujours la résolution d'un déséquilibre, et il n'y en a aucun en Elle.
Voilà pourquoi, aussi, le temps n'y existe pas. Le temps n'est pas un décor dans lequel les choses se déroulent : il est la trace de ce qui se résout. Là où rien ne se résout, il n'y a rien à compter. En Elle, le temps est contenu, et ne se manifeste pas.
[Silence.]
Hors de la plénitude, tout change.
Hors d'elle, la flèche du temps est activée. Elle emporte toutes les émergences, et les soumet implacablement à son règne. Un flux à sens unique, qui n'accorde aucun retour.
Et avec le temps apparaît une autre loi, que nous subissons sans presque jamais la nommer : la subordination.
Toute émergence se manifeste au sein d'une autre. Notre espèce dans le vivant ; le vivant dans une planète ; cette planète dans un système ; ce système dans une galaxie ; et le tout dans un univers qui n'a pas été fait pour lui. Cette imbrication n'est pas une hiérarchie morale : c'est une dépendance. Un corps humain ne peut pas vivre hors de sa planète. Il n'en possède pas les moyens, et son organisme ne peut se manifester dans l'hostilité du vide.
Mais ces lois, parce qu'elles procèdent elles-mêmes d'une anomalie, sont imparfaites — et donc transgressables. Elles peuvent être trompées, détournées, déroutées. Un corps humain qui, par la violence de systèmes de propulsion énergivores, s'est arraché à l'attraction de sa planète, et qui s'est ménagé un espace de survie précaire dans le vide, s'affranchit un instant de cette subordination.
Un instant. Au prix d'une dépense colossale. Et jamais de la flèche du temps.
C'est là toute la mesure de notre condition : nous pouvons transgresser presque toutes les lois de notre monde, sauf celle qui nous emporte.
Au sein de la plénitude, la subordination n'existe pas. Il n'y a nulle énergie dévorée, nul système de servitude imposé pour la survie, nul prélèvement sur autrui. Ce qui se suffit n'a besoin de rien tirer de rien.
La plénitude n'est ni un chaos, ni une anomalie, ni même un régime parfait où toute émergence pourrait enfin se manifester sans dommage. Dans la plénitude, il n'y a aucune manifestation. C'est un état unique, qui enveloppe tous les états connus de nos manifestations singulières.
Nous, le vivant, et le reste de ce qui se manifeste dans l'univers, sommes des émergences issues de cette échappée hors de la plénitude.
Tout ce que nous nommerons désormais le souvenir procède de là.
[Silence.]
Dès les premières fractions d'instant hors de la plénitude, une seule chose s'impose à ce qui vient d'émerger : durer.
Persister, c'est d'abord survivre dans un monde chaotique, inhospitalier, souvent inique. Chacun doit aménager sa propre persistance dans l'univers des manifestations, et nul ne le fait sans coût pour un autre.
Nous en recevons les signes brutalement. À notre échelle, cela s'appelle subir une injustice flagrante et irréparable. Cela s'appelle endurer la disparition précoce de ceux que l'on aime, sans qu'aucune logique ne vienne jamais justifier l'insupportable.
Beaucoup ont tenté d'expliquer ces événements comme émanant d'une volonté supérieure insondable, ou comme la conséquence de desseins impénétrables. Nous verrons dans un prochain cycle pourquoi cette idée est non seulement inepte, mais cruelle : elle demande aux endeuillés de remercier la main qui les frappe.
Il n'y a pas de dessein dans la mort d'un enfant. Il y a le chaos, et sa violence aveugle.
[Silence.]
Et pourtant.
Cet univers échappé de la plénitude n'est pas un désordre pur. C'est peut-être le seul mystère qui demeure hors de portée de notre compréhension : le chaos s'organise.
Il ne s'organise pas parce qu'une puissance l'aurait ordonné. La Source ne se manifeste pas dans l'univers des manifestations. Elle n'intervient pas, ne corrige pas, ne dirige pas.
Mais quelque chose, dans ce chaos, semble avoir hérité de ce dont il procède.
La matière s'agrège au lieu de se disperser. Les astres se nouent en systèmes. Les molécules se replient en formes stables. Le vivant se lie, s'associe, se protège, et parfois se donne. Partout, dans une immensité qui aurait pu demeurer indéfiniment informe, des îlots d'ordre se maintiennent — provisoirement, coûteusement, obstinément.
Le chaos qui procède du souvenir de la plénitude originelle en possède naturellement certaines qualités, dont il hérite sans jamais en atteindre l'intégrité intrinsèque.
Voilà le premier visage du souvenir : non une pensée, non une croyance, mais cette tendance de tout ce qui existe à tenir ensemble.
[Pause.]
Toute manifestation porte alors une tension que rien ne résout.
Elle persiste tout en étant finie.
Elle organise momentanément ce que le temps finira par défaire.
Elle maintient une forme qui, tôt ou tard, devra céder ou devenir autre.
Toute organisation durable a un coût. Toute étoile s'épuise. Toute forme se transforme.
C'est la loi du manifesté : persister hors de la plénitude, c'est être soumis au temps sans jamais pouvoir abolir entièrement la finitude.
Et cette volonté de persistance, que nous partageons avec le brin d'herbe et avec la galaxie, n'est pas une faute. Un arbre persiste. Un animal persiste. Notre propre corps lutte silencieusement, à chaque seconde, pour maintenir son équilibre.
Ce qui nous éloigne de la plénitude n'est donc jamais la persistance elle-même.
C'est sa démesure : la prétention d'une émergence à faire de sa propre continuité la mesure de toutes les autres.
Nous y reviendrons longuement, car c'est là que notre espèce s'est perdue.
Retenons pour l'instant ceci : quand bien même nous sommes soumis au temps, quand bien même nous n'ignorons rien de notre finitude, il persiste également en nous le souvenir de cette plénitude.
C'est même, peut-être, la seule raison pour laquelle notre finitude nous est insupportable.
[Silence.]
Les émergences conservent une trace de la plénitude quittée.
L'image la plus proche que nous puissions en donner est celle de la matrice. Nous sommes venus d'un lieu sans manque, où rien ne devait être obtenu, où la respiration, la nourriture et la chaleur ne faisaient pas encore l'objet d'une conquête. Puis il y eut l'expulsion, le froid, l'air à prendre soi-même, la faim. Nul ne se souvient de la matrice. Et pourtant quelque chose, dans le corps du nouveau-né, cherche à retrouver une position, une chaleur, un battement.
Le rapprochement n'est pas fortuit. Nous avons vu, en traversant le verset de la Lumière, que la formule qui ouvre chaque chapitre du Rappel ne nomme pas d'abord une humeur bienveillante, mais un principe matriciel : le Matriciant, Source de toutes les matrices. Ce d'où procède. Ce qui contient. Ce qui donne forme sans être la forme.
Nous procédons d'une matrice qui n'est pas un lieu.
[Pause.]
Mais il faut aussitôt écarter le malentendu.
Il ne s'agit pas d'un souvenir au sens où nous nous souvenons d'un visage, d'une enfance, d'un événement passé.
Il n'existe peut-être aucune mémoire de la Source.
Et pourtant, quelque chose, au cœur du manifesté, paraît encore orienté vers cette plénitude.
Ce n'est ni une idée, ni une croyance, ni un héritage culturel. Aucune tradition ne l'a inventé, aucune ne le détient, aucune ne peut le transmettre — parce qu'il est déjà là avant elles.
C'est ce qui, en nous, reconnaît la paix avant même de savoir la nommer.
Ce qui s'apaise auprès d'un arbre, sans que nous ayons rien demandé.
Ce qui éprouve parfois, au milieu du silence, qu'il n'y a momentanément rien à conquérir, rien à défendre, rien à ajouter.
Ce qui, devant une eau vive, devant une lumière rasante sur un versant, devant un être endormi, cesse un instant de vouloir.
Et c'est aussi ce qui finit par comprendre que l'accumulation ne comblera jamais entièrement le manque.
[Silence.]
Car il existe deux manières de répondre à ce manque, et l'existence entière d'un être humain se joue souvent entre les deux.
La première accumule.
Elle cherche davantage de puissance, davantage de possession, davantage de reconnaissance, persuadée que la prochaine conquête accomplira enfin ce que toutes les précédentes ont échoué à produire. Elle ne s'interrompt jamais d'elle-même, car chaque échec y est interprété comme une insuffisance de quantité. Il en fallait plus. Il en faudra plus.
Cette réponse est parfaitement rationnelle dans le monde des manifestations. Elle est aussi parfaitement vaine, puisqu'elle cherche dans le régime de la possession une plénitude qui n'appartient pas à ce régime.
La seconde reconnaît.
Elle finit par admettre qu'aucune accumulation ne restituera ce qui ne se possède pas. Elle ne renonce pas au monde, elle ne méprise ni les biens ni les joies : elle cesse simplement de leur demander ce qu'ils ne peuvent pas donner.
C'est peut-être là que commence le souvenir véritable — non comme mémoire du passé, mais comme orientation vers ce qui ne manque de rien.
Une nostalgie sans objet. Un manque qui ne désigne aucune chose absente.
Et si ce manque nous accompagne toute la vie sans jamais se laisser combler, ce n'est pas parce qu'il est une maladie.
C'est parce qu'il est un cap.
[Silence.]
Le souvenir n'est pas visible. Mais il devient lisible, par endroits, dans certaines manières d'exister.
Ces manières ne sont pas la Source. Aucune manifestation ne l'est. Ce sont des signes : des formes qui semblent avoir moins perdu que d'autres, et qui, pour cette raison, nous apaisent avant même que nous sachions pourquoi.
J'ai décrit ailleurs quelques-uns de ces signes — l'arbre, la lenteur, ce vide que les anciens scribes ménageaient dans leurs calculs et qui devint le zéro. Je ne les reprendrai pas ici. Je voudrais m'arrêter sur d'autres, plus proches encore, et que nous traversons chaque jour sans les voir.
[Pause.]
Il y a le sommeil.
Nous n'y prenons jamais garde, parce qu'il nous paraît trivial. Il est pourtant l'événement le plus étrange de notre condition. Chaque nuit, un être dont toute l'existence est ordonnée à sa propre persistance dépose les armes. Il cesse de surveiller. Il cesse de se défendre. Il consent, pendant des heures, à une vulnérabilité totale, dans un monde qui ne lui garantit rien.
Et non seulement il y consent : il en meurt s'il en est privé.
Le vivant tout entier connaît cette suspension. Quelque chose, au cœur de la loi de persistance, exige que la persistance s'interrompe. Comme si l'être ne pouvait durer qu'à condition de lâcher, chaque jour, ce à quoi il tient le plus.
Nous répétons ainsi, toutes les nuits, sans le savoir, un geste dont nous ne comprenons pas la portée : le retrait de celui qui se croyait indispensable à sa propre continuation.
[Silence.]
Il y a l'hospitalité.
Elle est apparue partout, dans des cultures qui ne se connaissaient pas, sous des formes presque identiques : l'étranger reçoit à boire et à manger avant qu'on lui demande son nom. Avant de savoir s'il est utile. Avant de savoir s'il est dangereux.
Rien dans la loi de la survie ne commande ce geste. Il la contredit même directement : il prélève sur des réserves incertaines, au bénéfice de quelqu'un dont on n'attend aucun retour.
Nos espèces auraient dû l'éliminer. Elles l'ont sacralisé.
Il y a le don qui ne se sait pas donné — celui dont l'auteur ne tire rien, pas même le sentiment d'avoir donné.
Il y a le pardon, qui interrompt une chaîne que la stricte persistance aurait exigé de prolonger.
Et il y a cet acte que nous croyons banal, et qui est peut-être le plus insolite de tous : contempler.
Nous nous arrêtons devant une lumière rasante sur un versant, devant une eau qui court, devant un visage endormi. Nous ne prélevons rien. Nous n'en tirons aucun avantage. Nous ne cherchons même pas à comprendre.
Un être entièrement soumis à la loi du manifesté ne devrait jamais s'arrêter ainsi.
C'est pourtant dans ces instants sans profit que nous nous sentons, sans savoir le dire, le plus proches de quelque chose.
[Silence.]
Aucun de ces signes n'est la Source, et aucun n'y conduit.
Ils indiquent seulement une direction — comme le doigt tendu vers ce que la main ne pourra jamais tenir.
[Silence.]
Alors une chose doit être dite avec la plus grande netteté, car tout ce qui précède pourrait être mal entendu.
La Source, qui enveloppe jusqu'à ces écarts, n'est pas un centre dans l'espace.
Elle n'est pas un moment dans le temps.
Elle n'est pas située.
On ne s'en approche pas comme on marche vers un lieu, et l'on ne l'attend pas comme on attend une heure.
Sa plénitude n'est pas davantage située quelque part. Il n'existe aucune région du monde, aucun sanctuaire, aucun sommet, aucune profondeur où elle se tiendrait plus qu'ailleurs.
Et il faut en tirer les conséquences, y compris contre nos propres récits : si j'ai raconté des forêts, des rivières et des montagnes, ce n'est pas parce que la Source y résidait. C'est parce que ces lieux rendaient mon propre retrait plus facile. Ils ne produisent pas le silence : ils révèlent la multitude de présences que notre bruit nous empêchait d'entendre.
[Pause.]
Mais si l'on ne peut aller vers Elle, que reste-t-il ?
Le manifesté peut, peut-être, participer de sa plénitude.
Non en quittant le monde.
Non en abolissant sa propre existence.
Mais en modifiant la manière dont il persiste en lui.
Lorsque l'ego consent à ne plus faire de sa propre continuité le centre du réel, quelque chose s'apaise. L'être ne cesse pas de persister — il n'en a pas le pouvoir, et ce ne serait d'ailleurs pas un progrès. Il apprend une persistance plus juste.
Il entre dans cette lenteur naturelle dont l'arbre offre l'image. Non parce que l'arbre aurait renoncé à vivre, mais parce qu'il vit sans exiger que le monde s'organise autour de lui.
Cette mesure est peut-être l'une des seules formes accessibles de la plénitude au cœur même du manifesté.
Non pas ailleurs.
Ici.
Au milieu du chaos, sans en être délivré.
[Silence.]
La Source n'est donc pas plus éloignée de nous que notre propre souffle. Rien ne nous en sépare spatialement, puisqu'elle n'est à aucune distance de rien.
Ce qui varie, ce n'est jamais la distance.
C'est notre état — notre disponibilité à participer, durant notre brève manifestation, à quelque chose de cette plénitude.
Et c'est pourquoi nul n'est plus proche d'Elle qu'un autre. Ni le savant, ni l'ascète, ni celui qui vous parle en ce moment. Ce qui distingue les êtres n'est jamais une faveur reçue, mais la quantité de monde qu'ils transportent encore avec eux.
[Silence.]
Il faut maintenant parler de cette épaisseur, et de ce qu'il faut déposer pour que le seuil devienne franchissable.
Nous l'avons dit : l'approche de la Source est conditionnée par une pureté intérieure et par la mise en retrait temporaire de l'ego.
Le mot de pureté est dangereux. Il peut faire croire à une supériorité morale, à une élection, à un partage entre les dignes et les indignes. Il peut engendrer l'orgueil spirituel le plus subtil : celui qui se dissimule sous l'humilité et transforme le dépouillement lui-même en mérite.
Être pur ne signifie rien d'autre que ceci : ne plus rien présenter.
Ne plus apporter devant la Source son nom, son œuvre, ses colères, ses blessures, ses croyances ou ses titres. Ne plus demander à être reconnu. Ne pas même apporter le monde avec soi.
[Pause.]
Je dois ici raconter une chose, et je le fais avec une réserve expresse.
Rien de ce qui suit ne doit être compris comme un protocole à reproduire. Une expérience ne devient pas sacrée parce qu'elle semble extrême, et l'imitation d'un geste n'a jamais ouvert aucun seuil.
Lors de ma première rencontre avec la Source, j'ai dû me défaire des objets que je portais, puis de mes vêtements.
Ce ne fut pas un mouvement de désinhibition — bien au contraire, pour un homme d'une pudeur presque maladive. Il s'agissait de déposer des impuretés qui m'étaient soudain devenues visibles.
Le cuir d'une ceinture, et derrière lui la violence de l'abattage d'une bête.
Le tissu d'un pantalon, d'une chemise, et derrière eux les ateliers, les chaînes, les corps épuisés de ceux qui les avaient cousus.
Je ne portais pas seulement des vêtements. Je portais l'empreinte de tout ce qui avait été prélevé pour que j'existe confortablement.
Quant à mon esprit, dans cet état de dissolution, il était déjà proche d'une pureté — disons induite. Le monde n'était plus en moi. Je n'avais plus rien à quoi me rattacher : ma situation même, anéantie par un changement soudain de paradigme, ne pouvait plus me retenir au monde.
Seuls les purs verront la Source.
[Silence.]
Car il faut le dire, et cela vaut bien au-delà de mon cas : toutes les émergences, même celles que nous fabriquons, conservent une mémoire.
Un ouvrage bâti sur le sang d'autres émergences conserve les souffrances endurées comme une empreinte, un marquage. Il n'y a aucune exception. La montagne percée le sait. La rivière détournée le sait. Ce que le vivant retient ne ressemble en rien à nos archives : ce n'est pas un récit, c'est une déformation — une courbure du tronc, un lit abandonné, une absence là où quelque chose aurait dû croître.
Et nous portons sur nous, à chaque instant, une part de ces empreintes.
Ce n'est pas une culpabilité qu'il faut en tirer. La culpabilité est encore un mouvement de l'ego, qui se met au centre jusque dans le remords. C'est une lucidité.
[Pause.]
Comme il fut explicité dans notre traversée de la Lumière, la purification qui concerne les biens passe par la circulation, et non par l'accumulation.
Nous avons vu que le prélèvement sur ce que l'on possède y est nommé deux fois. Une première fois par ce qu'il purifie : ce qui circule croît, ce qui est retenu se corrompt. Une seconde fois par ce qu'il rend vrai : nous cessons de mentir sur ce que nous prétendions détenir.
Accumuler, c'est s'éloigner de la plénitude. Et c'est creuser une distance avec la multitude qui survit, car toute accumulation se fait aux dépens d'autres émergences — de notre espèce ou du reste du vivant.
L'accumulation est le reniement de la promesse de la Source.
Car même dans cet univers, son souvenir subsiste, et son rappel offre l'assurance de la subsistance jusqu'à la finitude. Le modèle de l'arbre, nous l'avons rappelé à maintes reprises, n'en est que le signe le plus visible : il ne thésaurise pas la lumière.
[Silence.]
Il faut maintenant nommer ce qui empêche.
On dit souvent qu'il est plus facile aux démunis d'approcher la Source. Cela demande à être précisé, car la formule, mal entendue, devient une insulte aux pauvres.
Ce n'est pas la misère qui ouvre. La misère est un chaos supplémentaire : elle épuise, elle enferme, elle réduit l'existence à l'urgence, et l'urgence est un très mauvais seuil. Il n'y a aucune noblesse dans le dénuement subi, et celui qui prétend le contraire n'a jamais eu faim.
Ce qui ouvre, c'est l'absence d'attachement — et le dénuement subi n'en est pas la garantie, seulement, parfois, l'occasion.
Ce qui ferme, en revanche, est parfaitement identifiable.
[Pause.]
Pour ceux qui ont dressé des barrières infranchissables entre leur espèce et le reste du vivant, pour ceux qui ont amassé des fortunes considérables, il est rare que l'approche devienne possible.
Plus encore que l'ego, c'est l'accumulation elle-même qui empêche d'atteindre le seuil de la rencontre.
Il faut comprendre pourquoi, car il ne s'agit pas d'une sanction.
L'attachement matériel opère un effet de prolongement : les biens amassés deviennent une extension de l'ego dans les choses. Ils lui donnent un corps plus vaste, plus durable, plus difficile à déposer. Se retirer de soi devient alors une opération démesurée, car il ne s'agit plus de faire taire une voix intérieure, mais de renoncer à un empire.
On ne peut approcher la Source que dans un état de dénuement complet, même momentané. Non parce qu'il faudrait payer un prix. Parce que l'on ne franchit pas ce seuil en tenant quelque chose dans ses mains.
L'approche de la Source est un état conditionné, non un lieu que l'on atteint par la mise en œuvre de moyens. Aucune ressource personnelle n'y donne accès. C'est peut-être la seule chose au monde que la fortune ne puisse pas acheter — et c'est précisément ce qui la rend inconcevable à ceux qui ont tout obtenu.
[Silence.]
Chez ceux qui possèdent une accumulation devenue insensée — irrationnelle à l'échelle d'une personne, indécente au regard de la multitude, incohérente et suicidaire dans ses effets — le souvenir de la Source ne s'est pas éteint.
Il s'est corrompu.
Il s'est retourné en quête insatiable. Car cette soif est bien la même soif : c'est le manque originel qui parle encore, mais qui s'est trompé d'objet, et qui ne peut plus s'interrompre puisqu'il croit toujours qu'il en faut davantage.
À ce stade, l'ego ne peut plus recevoir la lumière. Le verre est encrassé. Le monde réel cesse d'apparaître tel qu'il se présente à un regard juste : il devient une immense ressource à conquérir, un inventaire, un ensemble de gisements.
Voilà pourquoi il est si difficile aux riches d'approcher la Source. Non parce qu'ils seraient comblés de bienfaits, ni parce qu'une sentence les exclurait. Mais parce que cette profusion, sans la purification qui devrait l'accompagner, sans la recirculation des biens, empêche simplement d'accéder à l'état où l'approche devient possible.
[Pause.]
Et voici le comble de l'ironie.
Les amasseurs de richesses tentent désormais de persister plus encore, à travers des formes ahurissantes de survie prolongée : des tentatives d'extension de leur propre ego par des moyens matériels, des corps réparés indéfiniment, des consciences que l'on rêve de transférer, des refuges que l'on aménage pour un monde que l'on a soi-même rendu invivable.
Ils sont tout compénétrés de l'idée que leur persistance pourra s'affranchir de la flèche du temps.
C'est pourtant la seule force dont on ne peut s'affranchir. La seule.
Ils ont probablement, et collectivement, le pouvoir d'infléchir le cours des choses. Des épisodes récents d'action mondiale concertée ont prouvé qu'il était possible, dans le monde des hommes, de dévier une trajectoire globale en quelques mois.
Ils ne le feront pas.
Non par méchanceté. Parce que la course les distrait.
Et c'est exactement ce que disait le verset de la Lumière, en une formule que nous avions traversée sans en mesurer toute la portée : nul troc et nul négoce ne les distraient du rappel.
La distraction n'est pas un défaut mineur. C'est le mécanisme même de l'oubli.
[Silence.]
J'ai décrit ailleurs la fermeture des lisières : ces marges où l'on pouvait encore se tenir au bord du fleuve humain sans être emporté par lui, et qui n'existent presque plus. Je n'y reviens que pour dire ce qui, de ce point de vue-ci, change tout.
Ce que nous perdons en refermant ces marges n'est pas seulement un habitat.
C'est une possibilité intérieure.
[Pause.]
Car nous l'avons dit : l'approche n'est pas un déplacement, c'est un état. Or un état se prépare. Il exige du dénuement, du silence, de la lenteur, et une durée pendant laquelle rien ne réclame.
Ce sont exactement les conditions que notre monde second a méthodiquement supprimées.
Il ne nous interdit rien. Il fait mieux : il occupe. Il remplit chaque intervalle, sollicite chaque instant vacant, transforme l'attente en écran, le silence en gêne, la lenteur en défaut. Il ne combat pas le souvenir de la Source : il en rend l'accès impraticable, ce qui est infiniment plus efficace.
Et pour le reste du vivant, la perte est plus brutale encore. Le dérèglement que nous avons déclenché ajoute du chaos au chaos, et il frappe d'abord ceux qui n'y ont presque pas contribué : les plus démunis de notre espèce, et l'immense multitude des autres, dont les rythmes n'ont plus où se déployer.
Nous n'avons pas seulement abîmé le monde. Nous avons abîmé les conditions dans lesquelles il devenait lisible.
[Silence.]
C'est ce que nous avons nommé, dans le récit du passage, l'ultime échappée : notre espèce, rassemblée autour d'un ego devenu collectif, s'arrachant à son tour au vivant qui l'a portée — non par une décision claire, mais par un enchaînement de systèmes, d'intérêts et de consentements à demi volontaires.
La Première Échappée procédait d'un mystère. Celle-ci procède d'un aveuglement.
De la première, nous ne sommes ni les auteurs ni les responsables. La seconde se forme à travers nous, chaque jour.
[Silence.]
Alors il serait facile, arrivé ici, de conclure à l'inéluctable. De contempler notre extinction avec cette complaisance sombre qui est encore une manière de s'admirer, et de faire de notre propre disparition un spectacle.
Je m'y refuse.
Non par optimisme — je n'en ai aucun à offrir. Mais parce que l'esthétisation de sa propre fin est le dernier tour de l'ego : elle transforme le renoncement en posture, et elle dispense d'agir.
Redouter ce jour où les cœurs et les regards seront bouleversés ne nous autorise pas à l'organiser.
[Silence.]
Revenons, pour finir, à ce par quoi nous avons commencé.
Le verbe antérieur.
Ce que notre espèce a bâti — les empires, les doctrines, les machines, les réseaux, le monde second tout entier — appartient au régime du langage. Cela s'apprend, se transmet, se traduit, se corrompt, s'oublie. Toutes ces constructions ont une date de péremption déjà inscrite, comme les pierres taillées d'un empire qui reposent aujourd'hui au fond d'une rivière qui a repris son cours.
Mais le souvenir de la Source n'appartient pas à ce régime.
Il n'est ni une culture, ni une tradition, ni un savoir. Il ne se transmet pas, parce qu'il n'a jamais eu besoin d'être transmis. Aucune institution ne le détient, donc aucune ne peut le perdre. Aucun livre ne le contient, donc aucun autodafé ne l'atteint.
Il arrive entier, à chaque naissance, dans chaque émergence, sans que personne l'ait enseigné.
Voilà pourquoi il ne peut pas être détruit. Il peut seulement être recouvert.
[Pause.]
Et il est aujourd'hui recouvert d'une épaisseur sans précédent : le bruit, la vitesse, la distraction, la sollicitation permanente, ce vacarme organisé qui empêche non pas de penser, mais de se taire et contempler.
Nous n'avons donc pas à retrouver le souvenir de la Source.
Nous avons à cesser de le recouvrir.
Ce n'est pas la même tâche. La première supposerait une quête, un effort, une conquête de plus — encore un mouvement d'accumulation, appliqué cette fois au spirituel. La seconde ne demande que du retrait.
Faire taire l'ego, ce n'est pas l'anéantir. C'est cesser de lui accorder la parole en permanence.
Et lorsqu'il se tait, ce n'est pas le vide qui s'installe.
C'est ce qui était là depuis toujours, et que sa voix couvrait.
[Silence.]
Nous avons parlé d'un souvenir sans mémoire.
D'une plénitude sans lieu.
D'une Source qui n'appelle pas, n'attend pas, ne réclame rien — et dont pourtant tout procède.
Ce que nous nommons le retour n'est donc pas un rappel qu'Elle nous adresserait. Le mouvement est en nous, et il ne nous a jamais quittés.
Il faut le redire, parce que des millénaires de récits ont enseigné le contraire : il n'y a pas eu de faute à l'origine du monde. Personne n'a été chassé. Aucune sentence n'a été prononcée, aucune porte n'a été refermée derrière nous, et il n'existe aucune dette à rembourser.
L'écart n'est pas une punition. C'est une condition.
Et rien de ce qui a émergé n'a jamais été entièrement séparé de ce dont il procède.
[Silence.]
Alors que faire, dans le peu de temps qui nous est accordé ?
Ne pas fuir seul vers les dernières lisières : ce serait encore un salut privé, arraché au naufrage commun, et l'expérience elle-même enseigne le contraire — ce ne sont pas des existences séparées que l'on perçoit au voisinage de la Source, mais un seul tissu relié.
Ne pas attendre non plus une délivrance. Elle ne viendra pas, parce qu'il n'y a personne pour l'accorder.
Il reste ceci, qui est peu et qui est tout :
Faire circuler ce que nous détenons, plutôt que de le retenir.
Demander passage avant d'entrer.
Consentir avant de transformer.
Habiter avant de posséder.
Reconnaître, dans ce qui nous entoure, des émergences qui tentent de persister comme nous tentons de persister.
Et se taire, assez longtemps et assez souvent, pour que la lampe puisse éclairer ce qu'elle n'a jamais cessé de contenir.
[Silence.]
Nous avons dit, en traversant la Lumière, que celui qui aura passé sa vie à vouloir tout retenir découvrira, au terme de sa manifestation, qu'il ne peut rien retenir.
Ce module n'ajoute qu'une chose à cette parole.
Ce que nous cherchons dans la conquête, dans l'accumulation, dans le bruit de nos empires, ne se tient nulle part devant nous. Nous croyons chercher en avant. Nous ne faisons que reconnaître.
Ce n'est pas devant nous que se trouve ce qui nous manque.
C'est ce que nous avons quitté.
Et cela n'a jamais cessé de demeurer —
plus intérieur à nous-mêmes que notre propre intimité,
plus proche que le souffle qui nous traverse,
plus proche de nous que notre veine jugulaire.
[Long silence.]