Nous allons parler ici d'une chose que nous faisons tous, à chaque heure, sans presque jamais nous en apercevoir : juger les autres. Ce n'est pas une accusation. C'est un constat. Notre regard, avant même que nous l'ayons choisi, passe déjà les êtres au crible de nos peurs, de nos manques, de nos histoires. Il ne voit pas ce qui est ; il voit ce qu'il projette. Et si nous voulons, un jour, laisser la lumière entrer véritablement en nous, il faudra d'abord apprendre à désencombrer ce regard — à le libérer de nos propres filtres, de nos propres blessures, de tout ce que nous y avons déposé sans le savoir. C'est ce chemin que nous allons parcourir ensemble.
Commençons par une expérience très simple, que vous pourrez refaire vous-même dès aujourd'hui.
Vous êtes dans la rue. Ou dans un restaurant. Dans un transport en commun. Sur un banc de jardin public. Laissez votre regard flâner, sans but, jusqu'à ce qu'il se pose sur quelqu'un — et observez ce qui se passe alors en vous. Une pensée surgit. Tranchée, rapide, presque automatique. Un jugement s'est formé avant même que vous ne l'ayez consciemment formulé.
Vous remarquez sa tenue. Son allure. Son âge. Ce que son visage semble dire de son humeur, de son statut, de sa vie. En un instant, vous avez déjà décidé de quelque chose que vous ne connaissez pas.
Cette réaction n'est pas nouvelle. Elle appartient à ces mécanismes anciens par lesquels l'être humain a appris, au fil du temps, à reconnaître vite ce qui l'entoure : anticiper une menace, repérer une proximité possible, se protéger. Il ne s'agit donc pas de nous reprocher le surgissement d'une impression. Nous ne commandons pas toujours ce qui apparaît en nous.
Mais nous pouvons décider de ne pas transformer cette impression en vérité.
Retenez cet exercice. Il sera notre point d'appui pour tout ce qui suit : regarder l'impression naître, sans la chasser, sans nous en accuser — et simplement refuser de la prendre pour le réel.
L'œil sain n'est pas un œil qui ne ressent rien. Ce n'est pas un regard devenu indifférent, incapable de prudence ou de préférence. C'est un regard qui refuse de confondre ce qu'il éprouve avec la réalité de ce qu'il contemple.
Car juger, c'est réduire. Juger, c'est prendre un être entier — une histoire entière, faite de milliers d'instants invisibles — et la ramener à l'idée que nous nous en faisons en une seconde de croisement. L'œil sain ne juge pas, parce que juger, c'est déjà nier l'autre comme ensemble complexe, comme émergence encore vivante, encore en train de se manifester.
Peut-on réellement connaître une personne d'un seul regard ? Il faudrait avoir vu son enfance. Ses absences. Ses humiliations. Ses élans. Les paroles qui l'ont blessée, les fidélités qu'elle a gardées malgré tout, les renoncements qu'elle a consentis en silence. Il faudrait connaître les milliers de décisions, visibles et invisibles, qui l'ont conduite jusqu'à cet instant précis où elle passe devant nous, sur ce trottoir, dans ce wagon, à cette table.
Juger, c'est donc tenter une opération impossible. Et c'est aussi, presque toujours, établir une hiérarchie secrète. Car lorsque nous jugeons, nous ne nous contentons pas de constater une différence : nous plaçons notre propre manière d'être au-dessus de celle que nous observons. Nous faisons de notre mesure la mesure du réel.
Nous ne disons plus : « Cette personne ne suit pas le chemin que je choisirais. » Nous finissons par penser : « Mon chemin est supérieur au sien. »
L'ego ne se contente jamais de distinguer. Il ordonne. Il élève ce qui lui ressemble, il abaisse ce qui lui échappe. Et c'est exactement ainsi que le regard se corrompt — non pas d'un seul coup, mais par cette lente habitude de classer, de comparer, de trancher.
Faut-il alors renoncer à tout discernement ? Non. Suspendre le jugement ne signifie pas renoncer à toute prudence. Nous pouvons reconnaître un danger, refuser une violence, nous éloigner d'une situation, condamner un acte, poser une limite. L'œil sain n'est ni aveugle, ni passif.
Mais il distingue l'acte de l'être.
Nous pouvons dire qu'un comportement est injuste sans prétendre posséder la vérité entière de celui qui l'a commis. Nous pouvons nous protéger d'une personne sans faire de notre peur une définition définitive de sa nature.
La vigilance observe. Le jugement enferme. La prudence choisit une distance. Le mépris transforme cette distance en supériorité.
Et il faut le dire clairement : nous pouvons aimer, ou ne pas aimer — mais jamais haïr. Car la haine engendre la violence, et la violence est la voie de l'ego portée à son terme.
Nous ne sommes pas tenus d'aimer toutes les présences, d'emprunter toutes les voies, de demeurer dans tous les lieux. Notre chemin est singulier. Certaines rencontres nous apaisent, d'autres nous troublent. Certaines manières de vivre s'accordent à la nôtre, d'autres non. Nous avons le droit d'avoir des préférences.
Mais une préférence n'est pas un verdict.
Préférer, c'est choisir un passage parmi d'autres possibles — s'orienter vers ce qui, à cet instant de notre vie, semble pouvoir nous conduire vers une forme de paix. La préférence dit : « Cette voie me convient davantage. » Le jugement, lui, affirme : « Cette voie est inférieure, parce qu'elle n'est pas la mienne. »
La préférence demeure relative à celui qui choisit. Le jugement, lui, prétend devenir une vérité sur ce qui est choisi ou rejeté. Et c'est précisément cette prétention qui obscurcit l'âme.
Ce mécanisme ancien, ce réflexe hérité de nos origines, a trouvé aujourd'hui un amplificateur d'une puissance inédite : le monde numérique. Il a fait du jugement une activité continue, ininterrompue, presque industrielle.
Nous aimons ou nous n'aimons pas. Nous approuvons ou nous rejetons. Nous faisons monter, nous faisons descendre. Nous distribuons, à longueur de journée, des signes d'adhésion, de dérision, d'indignation ou de condamnation. Le pouce se lève, il s'abaisse. Un geste minuscule, répété des milliers de fois, qui façonne peu à peu toute une manière d'être au monde.
Dans cette arène permanente, chaque image, chaque parole, chaque visage est aussitôt convoqué devant un tribunal sans repos. C'est le lieu où notre regard est violemment pris à partie, sommé de réagir, de trancher, de produire immédiatement un verdict. Il n'y a plus de temps pour laisser une impression se déposer, se vérifier, se nuancer. Il faut juger vite, juger fort, juger visiblement — car le silence, sur ces espaces, ressemble à une absence.
Cette mécanique paraît légère. Elle finit pourtant par modeler notre regard en profondeur. À force de nous demander ce que nous pensons immédiatement de toute chose, elle nous retire peu à peu la faculté de simplement demeurer devant ce qui est — de percevoir le réel sans produire aussitôt un verdict.
Nous ne contemplons plus. Nous évaluons. Nous ne rencontrons plus. Nous classons.
L'étranger devient suspect avant même d'être connu. Le faible devient une gêne, un échec, ou l'objet d'une compassion distante, presque théâtrale. Le démuni est jugé selon ce qu'il aurait dû faire pour ne pas l'être. Le puissant, lui, devient le support de toutes nos projections : nous le méprisons, ou nous l'envions.
Et le mépris, tout comme l'envie, sont d'autres maladies du regard — peut-être les plus insidieuses, parce qu'elles se travestissent souvent en jugement moral. Elles ne voient plus l'autre comme une présence, mais comme le détenteur de ce qui nous manque. Elles transforment son existence en accusation silencieuse contre la nôtre. Elles nous persuadent que sa lumière diminue la nôtre, que son bonheur nous prive de quelque chose, que sa réussite constitue notre défaite.
Mais il n'existe, en réalité, aucune victoire pour celui qui envie. Même si l'objet convoité lui était donné, le regard qui a appris à comparer trouverait bientôt une nouvelle absence à combler, une nouvelle supériorité à contester, un nouveau visage auquel mesurer sa propre valeur. C'est un tribunal qui ne ferme jamais, parce que sa fonction n'est pas de rendre justice : elle est d'occuper, sans fin, l'espace que l'ego n'a jamais fini de vouloir conquérir.
Or le conflit surgit précisément là, lorsque nos manifestations tentent de conquérir ce qui, déjà, n'appartient à personne. Revenir à la paix intérieure, c'est accepter sa place dans l'univers et dans ses manifestations — cesser de vouloir occuper toute la scène, cesser de vouloir posséder ce que l'autre semble détenir.
Il est temps, maintenant, de revenir à la pratique — et de la porter plus loin que notre exercice préliminaire.
Lorsque vous croiserez aujourd'hui votre premier inconnu, observez silencieusement les premiers mots qui apparaissent en vous. Ne les repoussez pas. Regardez-les seulement surgir, comme on regarde une vague se former, sans chercher à l'arrêter.
Puis posez-vous trois questions, dans le silence :
Qu'est-ce que je sais réellement de cette personne ? Qu'est-ce que mon regard vient d'inventer ? Quelle part de ce jugement parle davantage de moi que d'elle ?
Essayez ensuite de rendre cet inconnu à son mystère. Dites-vous intérieurement : « Je ne connais pas la totalité de cette vie. » Cette phrase ne demande ni affection, ni confiance, ni proximité. Elle exige seulement un peu de justice. Ne faites pas de cette rencontre un récit dont vous seriez le centre.
Pendant quelques instants, laissez cette personne exister hors de votre verdict. Elle ne sera plus le pauvre, le riche, le puissant, le faible, l'étranger, le séduisant ou le menaçant. Elle redeviendra ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : un être vivant traversant, comme vous, un temps dont vous ignorez presque tout.
L'œil sain commence peut-être exactement là — au moment précis où nous renonçons à faire de notre première impression un miroir de l'autre.
La lampe du corps, c'est l'œil.
Ce que le jugement referme, le Logos peut le rouvrir. Il ne s'agit pas d'ajouter une pensée à une autre, ni une théorie à un savoir. Il s'agit de laisser entrer, par un regard enfin dépouillé de lui-même, ce qui rend les choses intelligibles avant même que nous ayons commencé à les nommer.
Quand l'œil cesse de projeter, il commence à recevoir. Et ce qu'il reçoit alors n'est plus l'écho de notre histoire, mais quelque chose de la réalité profonde des choses — non que les choses soient elles-mêmes la Source, mais parce qu'un peu de sa lumière les traverse encore, comme un reste tenace de ce qui n'a jamais cessé d'émaner d'elle.
Alors le corps entier peut s'emplir de cette lumière. Elle n'éclaire pas seulement ce que nous regardons. Elle éclaire le fond de l'âme d'où nous regardons. C'est elle qui purifie le regard.
Un regard purifié ne nous rapproche pas de la Source comme on s'approcherait d'un lieu : elle n'a ni rivage, ni seuil, ni distance à franchir. Elle n'est pas plus loin de nous qu'elle ne l'a jamais été. C'est l'écart qui se resserre, non la distance qui se parcourt.
Elle qui est plus proche de nous que notre veine jugulaire, et que nous ne cessons pourtant de tenir à distance par le bruit de nos jugements.
Faire taire ce bruit, c'est accueillir de nouveau sa proximité.
Si notre regard devient capable de rendre les choses intelligibles sans y mêler notre propre histoire, sans y projeter notre propre langage, alors il s'approche de quelque chose d'antérieur à tout langage : la parole qui précède les mots, le sens qui précède les sentences, le langage même de la Source.
Et le premier inconnu que vous croiserez aujourd'hui n'est peut-être que la première occasion qui vous est donnée de l'entendre.