**LE HALAL D'UN NOMADE**
Salutations. Je suis l'exégète.
Il est des souvenirs qui refusent de se déposer. Ils restent en travers de nous, durant des années. Bien plus tard, nous comprenons qu’ils n’étaient pas de simples souvenirs, mais des enseignements confiés à notre mémoire, dans l’attente d’un regard capable de les recevoir.
Celui que je rapporterai ce soir m’a longtemps tourmenté.
Il remonte à mes années d’expatriation, lorsque le numérique n’occupait pas encore la place envahissante qui est aujourd’hui la sienne.
Rien ne se vérifiait sur-le-champ. Rien ne se montrait à distance. Il fallait rencontrer l’autre, parler de vive voix, expliquer, décrire. Il fallait lire une hésitation dans un regard, saisir un pincement de lèvres, interpréter un plissement des yeux. Entre deux êtres, aucune interface, aucun artifice pour déformer ou corrompre l’échange : seulement la parole, les corps, la présence.
C'est de cela qu'il sera question : de ce qui advient au vivant lorsqu'il cesse d'être regardé.
C'était il y a longtemps. Un désert d'Afrique orientale. De la pierre noire volcanique, du basalte, quelques acacias, et cette lumière puissante, verticale, intense, qui ne laisse aucune ombre où se réfugier.
Nous avions décidé, au sortir d'un séjour en brousse, de préparer un repas qui marquerait la fin de notre tournage. Dans les endroits reculés et difficilement accessibles, on prévoit à peu près tout, sauf la réfrigération, qui demande une logistique impossible. Nous avions donc embarqué deux moutons vivants, qui avaient accompagné notre périple jusqu'au repas de fête.
Le moment venu, une question s'imposa : il nous fallait quelqu'un qui pût préparer ces deux bêtes selon les critères religieux de la majorité des personnes présentes. L'un des guides proposa une vieille connaissance, un homme qui habitait au milieu du désert une sorte de hutte circulaire — une *daboyta* — pas même un campement nomade ordinaire. Un vieil homme seul, que l'on disait très religieux, et taciturne.
Durant une semaine, nous avions gardé les bêtes près de nous. Presque libres, elles paissaient l’herbe fraîche et abondante que la saison des pluies venait de faire lever. À la tombée du soir, nous les rassemblions dans un enclos ceint de pierres de basalte empilées.
Le jour dit, l'homme se présenta.
Il apparut en guenilles. Des sandales de peau à moitié détraquées. Un pagne d'une crasse repoussante. Un sabre courbe dans un fourreau presque de pacotille. Une odeur de beurre rance et de forte transpiration émanait du personnage tout entier. Il tenait contre lui une petite sacoche de peau où il conservait ses ustensiles : ses couteaux, sa pierre à aiguiser.
Il me lorgnait d'un œil sévère.
Mais il était beau. Taillé dans un seul bloc de granit sombre, finement ciselé, les muscles saillants sur le corps entier, sans une once de graisse, glabre comme une statue grecque — sauf une barbe roussie au henné et une calvitie broussailleuse, grise et blanche.
J'étais l'étranger. Le *gal*, l'intrus. Probablement l'infidèle, puisqu'il semblait me ranger du côté des Gallas, ces païens que certaines tribus tenaient pour des ennemis jurés.
J'hésitai à lui confier la tâche. Moi aussi, j'étais suspicieux quant à ses compétences.
Il se dirigea vers l'enclos. Il prit son temps avant de choisir la première bête, qu'il traîna loin devant lui, jusqu'à disparaître derrière un acacia.
Puis il revint sur ses pas, et demanda à mon guide :
« Est-ce que vous lui avez donné suffisamment à manger, pendant tout ce temps ? »
Mon guide conversa avec lui quelques minutes dans la langue du nomade. Je voyais l'homme jeter, au cours de la discussion, des regards torves dans ma direction. J'en pris ombrage. J'étais prêt à annuler ses services.
Mon guide me rassura.
L'attente me parut longue. Très longue.
Puis le nomade réapparut enfin, portant un *dist* — une large bassine d'aluminium — remplie de morceaux de viande découpés, prêts à cuisiner.
Son savoir-faire était évident.
Et pourtant je m'inquiétais encore. De manière mesquine, je m'inquiétais de la propreté. Et surtout de la manière dont la bête avait été mise à mort.
Mon guide, amusé, me proposa alors d'aller espionner notre égorgeur.
Nous nous plaçâmes derrière un véhicule stationné à proximité de l'endroit où, en pleine brousse, notre homme officiait.
Ce que j'ai vu m'a surpris.
Et, avouons-le, m'a tourmenté longtemps.
L’homme était assis. Assis dans la poussière, tout près de la bête, qui broutait paisiblement la petite brassée de foin que le vieil homme avait déposée devant elle.
Il semblait lui parler doucement à l'oreille. Comme s'il lui récitait un chant, ou un poème.
Il lui caressait la tête. Longuement. De longues minutes.
Et soudain, la bête s'écroula.
Je n'avais rien remarqué. Ni le geste. Ni un seul bêlement.
Rien.
Puis je vis le nomade poser sa paume à plat sur le corps de l'animal, et psalmodier quelques paroles incompréhensibles.
Mon guide m'expliqua, à voix basse :
« Ce gars-là est très strict avec la chose. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais il n'a pas égorgé les deux moutons côte à côte. Il m'a dit que c'était *haram* de sacrifier une bête devant une autre. Il est obligé de parler à la bête. De la rassurer. De la remercier de donner sa vie pour nous nourrir. Ensuite, il doit demander au créateur de toutes choses la permission d'ôter une vie. »
De mon côté, pour dissiper ma gêne et faire de l'esprit, je plaisantai :
« Un boucher philosophe… Ils ont dû le virer de l'abattoir, celui-là… »
Mon guide me regarda. Il ne riait pas du tout.
« T'es fou. Ce vieux te dit que c'est *haram* de travailler dans un abattoir. Que la viande n'y est pas *halal*. »
Je demeurai perplexe.
Car ces deux mots — *haram*, *halal* — n'étaient pour moi que des mots vides. Ou plutôt : des mots chargés d'un sens depuis longtemps galvaudé. Des mots-sentences, qui s'activaient ou non devant des pratiques déjà banalisées. Des mots devenus les instruments d'une communication politique, ou commerciale. Souvent des deux à la fois.
À l'époque où je vivais au plus près des nomades, je n'avais pas encore approché la Source.
Au contact de la Source, ces sacralités allaient prendre un tout autre sens.
Reprenons la scène. Et regardons-la, maintenant, avec le regard que je n'avais pas.
Dans un acte de service, il y a presque toujours cette première question : *combien allez-vous me donner pour la tâche à accomplir ?*
Or ici, chez cet homme que les apparences auraient rendu détestable dans notre monde, la première question fut celle-ci :
« Est-ce que vous lui avez donné suffisamment à manger, pendant tout ce temps ? »
Cette question établit une chose : le geste ne commence pas au geste.
Pour cet homme fruste, qui dormait littéralement sur un oreiller de pierre, le gain était secondaire. Ce qui importait, c'était le traitement de la bête. La manière dont l'animal qu'il s'apprêtait à sacrifier avait vécu jusque-là. Une traçabilité, en quelque sorte — mais une traçabilité qui ne portait pas sur la marchandise : elle portait sur nous. Elle devait avaliser notre comportement à l'égard d'un être sur lequel, apparemment, nous n'avions pas tous les droits.
Et j'avais bien vu où il vivait. Presque rien. Une hutte, un sabre, une pierre à aiguiser.
C'est précisément parce qu'il ne dépendait de rien qu'il se gardait le droit de dire non.
Retenons cela. C'est le fil que nous ne lâcherons plus de tout cet épisode : **la frugalité n'est pas une privation, c'est une souveraineté.** Celui qui n'a besoin de presque rien ne peut pas être acheté. Celui qui a besoin de tout ne peut plus rien refuser.
Il y eut ensuite l'éloignement. La bête traînée loin devant, jusqu'à disparaître derrière un acacia. Puis, pour la seconde, un autre endroit encore.
Ce n'était pas de la pudeur. C'était l'interdit que mon guide m'a nommé : nulle bête ne doit être mise à mort devant une autre.
Et cet interdit-là, à lui seul, condamnait d'emblée l'abattage moderne.
Car qu'est-ce qu'une chaîne d'abattage, sinon exactement l'inverse ? Des bêtes qui avancent en file, et dont chacune voit ce qui advient à celle qui la précède.
Il y eut ensuite le temps.
Ce temps qui est devenu, chez nous, la plus haute des valeurs marchandes, parce qu'il conditionne les cadences, la production, le rendement. Notre homme, lui, en disposait à sa manière : de longues minutes assises dans la poussière, à parler à l'oreille d'un animal, à lui caresser la tête.
Une mise en scène codifiée, transmise sans doute de génération en génération, pour que la bête cesse d'avoir peur. Puis un geste sûr, rapide, invisible.
Mon guide enchaîna :
« Le vieux dit que la bête ne nous appartient pas. C'est un don de notre seigneur, il nous l'a confiée en dépôt. Nous devons prendre soin de ce dépôt. Sa vie est sacrée, elle est *haram*. Mais son sacrifice, pour être autorisé, pour être *halal*, doit se faire avec la plus grande douceur et la plus grande compassion. Sinon, sa consommation n'est pas permise. Et le sacrifice est vain. »
Arrêtons-nous là un instant.
Car ce que cet homme venait d'énoncer, dans une langue de pierre et de poussière, est d'une rigueur que nos éthiques contemporaines atteignent rarement. La vie est *haram* : interdite, inviolable, sacrée. Ce n'est pas la mise à mort qui rend la viande licite. C'est une conduite entière — l'élevage, l'attente, l'apaisement, l'invocation, la mesure — qui vient lever, pour un moment et à certaines conditions seulement, une interdiction qui demeure la règle.
Le *halal* n'est pas une autorisation. C'est une exception arrachée à un interdit.
Puis vinrent les longues minutes passées en invocations.
Je hochai la tête.
Décrit ainsi, cet acte devrait paraître surréaliste dans notre modernité. Il était pourtant parfaitement naturel, et moralement en parfaite adéquation avec la rareté des ressources dans l'immensité brûlante de ce désert volcanique.
Il illustrait ce qu'une autre parole, tout aussi fruste, affirmait il y a des siècles :
« L'âme rassasiée foule aux pieds le miel vierge ; mais pour l'âme affamée, même les choses amères sont douces. »
Voilà ce que j'avais sous les yeux ce jour-là. Non pas un rite archaïque exécuté par un homme sale. Mais une transcription juste de notre rapport au vivant, lorsque celui-ci doit, par notre volonté, devenir une ressource de subsistance — et de subsistance seulement.
« Voilà. C'est comme ça qu'il faut faire, et pas autrement. Sinon, ta viande, elle n'est pas *halal*. »
Comment lui expliquer que dans notre modernité, dans ses abattoirs industriels, rien de tout cela ne serait possible ?
Le soir, autour du repas, j'étais perturbé. Je cherchais des réponses auprès du nomade, qui était demeuré avec nous pour partager ce repas de fête.
« Est-ce qu'il sait comment ça se passe dans les abattoirs ? » demandai-je.
« Le vieux a entendu parler de ceux de la ville. Il dit qu'il ne faut pas manger de la viande de la ville. C'est *haram*. »
J'ai vécu trente années dans cette capitale suffocante en été, humide et insupportable en saison fraîche.
« Je ne te parle pas de ceux de la ville, qui m'ont paru bien archaïques, pour les avoir visités un jour. Non. Je veux parler des abattoirs industriels. Ceux d'Europe. Ceux du monde entier. »
Mon guide répondit : « Non. Mais on va voir ce qu'il en pense. »
À cette époque, il n'était pas possible de montrer, à l'instant même, des vidéos de la chose — fût-ce sous ses aspects les plus flatteurs et les plus professionnels. Je tentai donc de décrire. Sobrement. Sans charge. J'expliquai même que ces installations remplissaient une fonction importante dans nos sociétés : il fallait bien nourrir plusieurs millions de gens chaque jour.
Le vieux nomade écouta mes arguments patiemment. Puis il déclara :
« Pourquoi vous sentez-vous obligés de manger de la viande tous les jours ? La vie est sacrée. Nous avons les dattes, et le lait que nos animaux partagent avec nous. Nous ne sacrifions des bêtes qu’en de rares occasions. Chez vous, d'après ce que je vois, tout n'est qu'*israf wal fassad*. Ça se voit à vos manières. À votre comportement de tous les jours. »
*Al-Israf wal fassad*. L'excès et la corruption. L'extravagance, le gaspillage des ressources, qui produit au bout du compte du déchet et de la pourriture.
Nous le savons. Il est presque inutile de le rappeler ici. Notre société produit de la consommation à outrance. Et ce que les corps — déjà surchargés, déjà malades de cette surabondance — ne peuvent absorber, les incinérateurs finiront par le brûler.
La frontière entre le *haram* et le *halal* ne tenait, chez le nomade, qu'à cette autorisation ténue, hautement sélective, entourée de conditions. Sûrement pas à une invitation à l'abattage industriel et à la surconsommation.
Et pourtant.
Le marché du halal, dans nos sociétés modernes, est aujourd'hui considérable. Validé, souvent, par les sommités religieuses de plusieurs pays musulmans. Mais sûrement pas par une âme simple au contact du désert.
Car le halal de la modernité est une construction récente. Très récente. Il ne s'agit pas d'une tradition ancienne qui aurait simplement trouvé sa vitrine contemporaine. C'est une invention de notre temps, née de la rencontre entre des populations qui s'installent durablement et une industrie qui découvre un segment de clientèle.
C'est aussi, et surtout, une certification. Qui se facture. Et qui produit une rente considérable.
Il n'est plus question, ici, de reproduire ce rituel compliqué et chronophage qu'exige la prise d'une vie sacrée. Il s'agit d'absoudre légalement un système concentrationnaire animal.
Il n'y a, en Islam, ni clergé, ni intercession. Chaque âme se doit de comprendre par elle-même ce qui l'engage. Or si un nomade fruste, au milieu du désert, peut interpréter avec cette exigence ce qui est permis et ce qui ne l'est pas dans l'exercice de son art — alors une armée de savants peut tout aussi bien, avec les mêmes textes, avaliser les cadences infernales et le traitement indigne infligé à des animaux que l'on nomme pourtant « dons du créateur de toutes choses », dans les centres d'abattage industriels, quels qu'ils soient et où qu'ils se trouvent.
Le texte n'a pas changé. Ce qui a changé, c'est ce que chacun avait à perdre en l’interprétant.
Le nomade ne dépendait de rien. Il pouvait lire l'exigence.
Et puis il y a le ridicule. Car il faut bien en parler.
Le label s'est mis à voyager. Il a quitté la viande. On l'a apposé sur des confiseries, des bonbons gélifiés, des boissons, des plats préparés, des imitations de charcuterie. Sur des produits pour lesquels la question ne se posait tout simplement pas — les œufs, par exemple. Ou pour lesquels elle ne se posait que parce que l'industrie y avait introduit, en amont, des adjuvants issus de filières animales que personne n'avait demandés.
Nous en sommes arrivés à ce point d'absurdité : une marchandise fabriquée dans la même usine, sous la même bannière, selon les mêmes pratiques industrielles, sort par deux portes différentes, dans deux emballages différents.
Et l'un des deux se vend apparemment plus cher.
Ce que je décris là n'est pas la corruption d'une religion par une autre culture. C'est plus grave. Et c'est plus universel.
C'est ce que notre modernité fait à tout ce qu'elle touche : elle ne détruit pas le sacré — elle l'achète. Elle en conserve la forme, le nom, le signe visible, et elle en évacue l'exigence. Parce que l'exigence est ce qui freine. Et que rien de ce qui freine ne survit dans un système dont la seule loi est l'écoulement.
Notre relation au vivant s'est industrialisée. Pire : elle s'est dématérialisée. Car il faut bien l'avouer — ce que nous consommons n'est plus un animal que nous aurions connu, soigné, nourri, puis sacrifié pour notre subsistance. Ce n'est même plus une ressource issue de la main d'un artisan.
Ce que nous consommons est devenu un produit d’usine, un packshot idéalisé sur un emballage aseptisé.
Le label du Halal est devenu, pour une part de la jeunesse, autre chose qu'une garantie alimentaire truquée.
Il est devenu un marqueur d'identité. Le signe de ralliement d'une jeunesse souvent humiliée, dans une modernité qui ne voit plus dans l'individu qu'une cible marketing — un consommateur qu'il faut apprivoiser, puis maintenir sous une forme de dépendance permanente.
Un label tapageur, qui divise, et qui s'impose comme un référent de religiosité au point d'engendrer un mimétisme alimentaire : la reprise, en version certifiée, de tout le répertoire de la consommation industrielle environnante. La restauration rapide, la charcuterie imitée, les confiseries, les sodas.
Devenu label marchand, le halal cesse d’être seulement une exigence spirituelle orientant et limitant la consommation ; il devient un laissez-passer commercial alimentant les rentes de la certification.
Voilà ce que porte le label : non plus un repère spirituel, mais un signe destiné à stimuler la consommation.
Un halal désacralisé, absorbé par les mécanismes de l’hyperconsommation ; un halal qui conduit, dirait le nomade au regard sévère, vers l’isrâf wa-l-fasâd : la démesure et la corruption.
Et l’on constatera — en écho à nos épisodes sur la Lumière et sur l’islam — que les traditions religieuses, d’Orient comme d’Occident, avaient maintenu, bon gré mal gré, des disciplines de modération. L’islam semblait résister : on le disait figé, sur la défensive, mais debout face au nihilisme globalisé.
Pourtant, ces traditions, ou du moins une part de leurs institutions, se sont laissées progressivement absorber par le grand mouvement d’uniformisation de la mondialisation.
Un mouvement qui ne reconnaît plus qu’un impératif et ne consacre qu’un dogme : consommer. Par l’accumulation sans mesure qu’il entretient, ce dogme promet paradoxalement l’accomplissement des émergences humaines tout en organisant la destruction méthodique du reste du vivant dont il dépend pourtant entièrement.
Ce que le halal du nomade offrait au vivant, c'était un contrat de bonne entente. Une limitation posée à tous les excès. La reconnaissance d'une sacralité.
Et remarquons-le bien : cet homme vivait dans la solitude désertique, dans une sobriété presque imposée, dans un monde dépourvu de ressources. C'est là, précisément là, dans le milieu le plus hostile, que l'exigence était la plus haute. La rareté n'avait pas produit la brutalité. Elle avait produit la mesure.
Ce que la modernité, elle, a fini par imposer, est un système concentrationnaire.
Des bêtes qui ne verront jamais le jour. Des sols qu'elles ne fouleront pas. Une durée d'existence calculée non selon leur croissance, mais selon un point d'équilibre économique. Des corps sélectionnés pour produire au-delà de ce que leurs pattes peuvent porter. Des mutilations pratiquées en série pour empêcher des animaux, rendus fous par l'entassement et les conditions abjectes de vie, de se blesser entre eux — car on ne corrige pas la cause : on ampute la conséquence.
Puis la chaîne. La file. Chaque bête voyant ce qui advient à celle qui la précède.
Et la cadence, qui est le cœur de tout : plusieurs centaines de bêtes par heure et par poste.
À ce rythme, l'homme qui opère n'est plus un technicien spécialisé. Il est devenu un segment d’un mécanisme démoniaque.
Et l'on sait ce que ce travail fait à ceux qui l'exercent. Ils sont, eux aussi, des victimes de ce dispositif. On ne peut pas donner la mort mille fois par jour et demeurer intact. La brutalité que nous infligeons aux bêtes, nous la faisons d'abord exécuter par des hommes, des travailleurs spéciaux, sélectionnés au nom du pacte maudit de l’abattage industriel. Ils sont les nouveaux porteurs de secret, celui de l’effroyable destinée de bêtes déjà mortes dès la naissance, parce loin des regards compatissants et des voix qui apaisent, et surtout parce que leur vie s’est réalisée entièrement dans le béton et le métal des usines de la destruction de masse.
Ce système est-il donc malveillant ?
Il est pire que cela. Il est indifférent.
Aucune malveillance n'a été nécessaire. Il a suffi d'optimiser. De demander à un dispositif de produire le plus possible au coût le plus bas, puis de le laisser dérouler sa logique jusqu'au bout, sans qu'aucune exigence morale ne vienne jamais l'interrompre.
C'est cela, exactement, que nous avons nommé la démesure dans nos précédentes traversées : la prétention d'une émergence à faire de sa propre continuité la mesure de toutes les autres.
Et si l'on veut employer le mot de démoniaque, alors entendons-le comme il faut. Il n'y a ici ni figure, ni entité, ni volonté mauvaise. Le démoniaque, c'est le mécanisme qui tourne sans personne dedans. C'est le système qui a supprimé tous les lieux où quelqu'un aurait pu dire non.
Le vieux nomade, lui, détenait ce pouvoir.
Il le gardait dans ses mains. Il l'a même exercé devant moi, en posant ses questions de gendarme.
Nous avons méthodiquement supprimé tous les endroits où ces questions pouvaient encore être posées et les consciences nobles qui s’élèvent contre ces pratiques infâmes sont marginalisées et même criminalisées.
Alors quoi ? Faut-il renoncer à la viande ? Faire de l’abstinence une règle ?
Les aliments d’origine animale ont vraisemblablement contribué à l’histoire biologique et culturelle de l’humanité.
Mais ce passé ne nous oblige nullement à en consommer quotidiennement, bien au contraire.
La question n’est pas celle d’un interdit absolu, mais de la mesure.
La sacralité du vivant doit revenir au centre de notre éthique de consommation.
Au contact de la Source, j’ai éprouvé que la chair ingérée laissait en moi une certaine opacité.
Cette expérience m’appartient, mais elle m’a appris que l’approche réclame un corps préparé.
Car le corps n’est pas une enveloppe secondaire. Il porte une mémoire plus ancienne que nos civilisations, et l’esprit ne se manifeste jamais sans lui.
Il est l’interface de cette compréhension première. Sans lui, nulle communion n’est possible : il demeure le lien fragile qui nous rattache à l’ensemble du vivant, il possède dans chacune de ses cellules la grammaire et la syntaxe de ce fameux langage antérieur. Un corps empoisonné peut difficilement alors servir d’interface, je l’ai compris à présent.
On affirme parfois que nos aliments importent peu, puisque tout finit par être rejeté. Cette réduction oublie l’essentiel. Les rythmes alimentaires, leur composition et leurs excès modifient concrètement l’état du corps, la qualité de l’attention et notre disponibilité intérieure. Ils peuvent compliquer ce que je nomme l’approche de la Source.
Nous connaissons les dommages liés à l’alcool, au tabac et aux drogues. Mais leur danger ne tient pas à l’opposition entre naturel et artificiel, trop vague. Il tient à leurs effets, aux doses, aux répétitions et aux dépendances. Le pain est transformé, sans être un poison. Transformer ne suffit pas à séparer ce qui nourrit de ce qui altère. Observons les procédés, les doses, les fréquences et leurs effets sur le corps.
Dans mon expérience, lors des dissolutions extrêmes de l’ego, un corps mal préparé manifestait sa panique. Certains aliments — y compris végétaux, lorsqu’ils avaient été fortement transformés — semblaient amplifier cette dissonance intérieure à mesure que j’approchais de la Source.
Pour cette approche, je choisis un jeûne mesuré et une alimentation végétale peu transformée les jours précédents. Cette discipline reste personnelle : le jeûne ne convient pas à tous les corps ni à toutes les situations. L’essentiel n’est pas la pureté, mais la mesure, l’attention et l’écoute du corps.
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Ensuite — et je l'ai évoqué à plusieurs reprises — on ne peut pas demeurer constamment près de la Source. La dissolution de l'ego n'est jamais permanente, sauf au moment de notre finitude.
Et nous ne pouvons pas davantage, surtout dans cette modernité, vivre hors du monde. Il demeure des lisières, des marges. Mais elles se sont réduites. Ou bien elles ne sont plus accessibles qu'à un petit nombre, qui peut encore se les acheter.
Il est question de modération. De sensibilisation. D'éviter l'extravagance dans la consommation, et le gaspillage qui en résulte fatalement.
Il faudrait, pour le moment, et de manière collective, revenir à des pratiques de frugalité.
La frugalité n'est pas une austérité de circonstance. C'est la pratique la plus robuste que nous connaissions.
Elle a fait ses preuves là où rien ne pousse. Elle a permis à des hommes de persister durant des siècles dans des contrées où l'eau est un événement, où l'ombre se compte, où la chaleur assèche et tue.
La frugalité ne dépend d'aucune chaîne d'approvisionnement, d'aucun réseau de froid, d'aucune énergie qu'il faudrait aller arracher au sol. Elle se maintient dans la lenteur naturelle des choses.
Ce que l'accumulation appelle richesse est en réalité une fragilité : plus le dispositif est vaste, plus il lui faut de flux pour ne pas s'effondrer. Le nomade, lui, ne pouvait pas s'effondrer. Il n'avait rien à faire tenir.
Voilà pourquoi c'est lui, et non nous, sa survie exigeait très peu.
Il nous faudrait enfin regarder le vivant non plus comme une réserve disponible, mais comme une présence sacrée.
Rappelons-nous : l’univers est une immense anomalie surgie du chaos. Dans le monde manifesté, toute persistance suppose un prélèvement. Nous l’avons dit : vivre, c’est recevoir, transformer, consumer. L’arbre prélève au sol, à l’eau, à la lumière.
Mais la nécessité de prélever ne commande pas la démesure. Nous pouvons persister dans la frugalité, la tempérance et la simplicité.
Notre époque a choisi l’excès, l’extravagance, l’accumulation sans fin.
Les dispositifs commerciaux soustraient à notre regard ce que cette ponction gargantuesque et quotidienne inflige au vivant. Cette disparition organisée désacralise ce qu’elle exploite.
Elle nous accoutume à ne plus reconnaître le réel, à ne plus voir la destruction sous nos yeux, puis à ne plus lui opposer — comme l’écrivait un célèbre chimiste de la nature humaine — ni révolte, ni parole de défi, ni même ce dernier refuge : un regard qui juge.
Je repense parfois à ce nomade.
À ses guenilles. À son odeur. Au mépris que j'ai eu pour lui, et qu'il m'a rendu au centuple, à juste titre.
Il n'avait rien de notre modernité, ni même de notre matérialité. Il dormait littéralement sur un lit de pierre.
Et il fut, ce jour-là, le seul d'entre nous à savoir exactement ce qu'il faisait, pourquoi il le faisait, et à quel prix.
Il avait posé sa paume à plat sur le corps d'une bête, pour la remercier.
Nous, nous avons construit des murs pour ne plus avoir à la regarder.
Revenir au halal de ce nomade, à cette sacralité, peu importe comment nous allons la nommer, c'est revenir à notre part d'humanité première celle qui n'était pas encore l'objet d'une convoitise sans limite de la part d'un système vorace, mortifère, et imbécile jusque dans son principe, puisqu'il nous conduit, dans sa course inarrêtable aux richesses, à la destruction de nous-mêmes et de tout ce qui nous permet de subsister.