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LA RENCONTRE

Une terrifiante beauté

— Préambule —

Salutations. Je suis l'exégète.

Le récit qui va suivre est tiré d'une expérience vécue, dans un état extrême d'hyperperception naturelle — à un moment de dissolution presque totale de l'ego.

[Silence.]

— Ouverture —

Je ne reconnaissais plus mon corps.

Il persistait autour de moi comme une créature étrangère, une enveloppe dont je percevais les tensions sans parvenir à les comprendre. Ma respiration était lourde, haletante, presque suffocante — et rien, depuis, n'a jamais pu me l'expliquer.

Quelque chose en moi s'effondrait. Quelque chose d'autre s'obstinait encore à demeurer.

[Silence.]

Comment décrire ce qui se dérobe à toute qualification ?

Nous savons nommer ce que nous pouvons isoler, comparer, circonscrire. Nous nommons les êtres afin de les distinguer. Nous nommons les choses afin de les reconnaître, de les utiliser, parfois de les posséder.

Mais comment nommer ce qui ne peut être séparé de rien ? Comment donner un nom à ce qui ne se tient pas devant nous comme un objet, à ce qui ne demande ni à être reconnu, ni à être cru ?

C'est peut-être là que réside la nature profonde de ce que je nomme la Source : nous ne pouvons véritablement désigner ce que nous ne pourrons jamais contenir.

Ce que je vais raconter ici est la traduction imparfaite d'une expérience qui excédait les mots disponibles. Je ne la présente pas comme une doctrine. Je ne demande à personne d'y croire. Elle passa par mon esprit, mon histoire, et les formes que celui-ci pouvait encore lui donner.

Mais il fallait bien des mots — non pour enfermer ce qui fut entrevu, mais pour indiquer une direction à ceux qui perçoivent déjà, en eux, l'existence d'un seuil.

— I · Le lieu —

Mon accompagnateur m'avait autrefois raconté sa première entrée dans une forêt dans un état que nous nommons l’hyperperception naturelle.

C'était presque l'hiver. Il avait quitté les chemins tracés et marché jusqu'à un espace entouré d'arbres où il avait éprouvé la nécessité d'ôter ses chaussures. Personne ne lui en avait donné l'ordre. Aucune voix n'avait retenti. Mais le lieu ne semblait pouvoir être traversé comme un simple morceau de territoire. Il demandait que l'on cesse d'avancer en propriétaire.

Durant plusieurs heures, il était demeuré là, parmi des arbres qu'il ne percevait plus comme un ensemble indistinct, mais comme des individus.

La pureté d'un lieu ne dépend pas d'une consécration prononcée par notre espèce.

Un sanctuaire n'est pas nécessairement un endroit où les hommes ont élevé des murs, imposé un nom ou accompli un rituel. Certains lieux deviennent sacrés précisément parce que nous avons échoué à les recouvrir entièrement de notre empreinte. Ils sont demeurés capables d'exister sans nous.

Je ne prétends pas que la Source ne puisse être approchée dans une ville, une maison, un temple ou une chambre. Rien ne saurait l'exclure d'un lieu, puisqu'elle ne se tient pas quelque part. Mais certaines régions du monde rendent notre retrait plus facile. La forêt est l'une d'elles. Elle ne produit pas le silence : elle révèle la multitude de présences que notre propre bruit nous empêchait d'entendre.

C'est également dans une forêt, éloignée du tumulte du monde, que tout commença.

— II · La détresse —

Nous avions décidé, mon accompagnateur et moi, d'entreprendre une expérience inédite : aller plus loin, dépasser les limites de nos traversées solitaires.

C'est lui qui le proposa — et la proposition, dans l'instant, me parut insensée, démesurée, hors de toute limite habituelle. Car j'étais censé être le plus expérimenté des deux dans cet usage.

Néanmoins, il fallait savoir, disions-nous. Et seule une dissolution presque absolue de l'ego pouvait nous en ouv rir le chemin. Je mesure aujourd'hui ce que ce « savoir » portait encore d'ego : on ne force pas un seuil, on y consent. Mais cette leçon, je ne l'avais pas encore reçue.

Nous tenions à entourer cette traversée de la solennité d'un rite : il y eut le jeûne, la préparation du corps et de l'esprit, le dépouillement de nos intentions.

Je dois le dire sans détour : rien, dans ce récit, ne doit être compris comme un protocole à reproduire. Une expérience extrême ne devient pas sacrée parce qu'elle semble dangereuse. La sensation d'un corps proche de sa cessation ne constitue pas un seuil spirituel et ne confère aucune connaissance supérieure.

Arrivés au sein de la forêt, dans un lieu que nous jugions propice à l’expérience, une grande détresse physique me saisit. Si je la mentionne, c'est qu'elle fut bien réelle : mon accompagnateur lui-même craignit, un moment, le pire.

Mon corps m'était devenu étranger. Quelque chose, en lui, avait basculé. Je n'étais pas hors de lui : j'y demeurais en observateur détaché, comme aux commandes d'un véhicule inconnu — une enveloppe que je ne reconnaissais plus, ni mes mains, ni mes bras, ni mes jambes. Le corps m'apparaissait comme un assemblage de milliards d'atomes qui s'étaient entendus pour former un tout solidaire. Je le voyais à présent tel qu'il était : un ensemble charnel fragile, apeuré à l'approche de sa fin, mais résigné, humble, ayant tenté de servir jusqu'au bout.

« Nous sommes allés trop loin ! » s'écria mon accompagnateur.

Ma conscience détachée put utiliser une dernière fois le corps pour répondre :

« C'est notre pèlerinage. Ce sera maintenant, ou jamais ! » — le souffle court.

Je ne voulais pas que ma détresse l'atteigne davantage : notre traversée devait à présent s'accomplir dans la solitude de nos êtres.

J'étais, à ce moment-là, conscient de ma propre finitude.

Mon accompagnateur demeurait au bord de la rivière. Il m'adressait de petits signes de la main : « Tout va bien ? » Je répondais que oui, en hochant péniblement la tête.

Les minutes s'allongeaient, devenaient presque insupportables. Et une certitude grandissait en moi, plus profonde que l'inquiétude : il fallait que je m'éloigne de ce bord de rivière.

Je percevais, près de l'eau, quelque chose qui ressemblait à une colère — celle d'un cours d'eau détourné, des siècles plus tôt, et dont le détournement avait fait le malheur de tout un écosystème. Le mot est humain, nécessairement imparfait : cette perception ne possédait aucune syntaxe. Mais la seule proximité de la rivière m'était devenue insupportable.

L'hyperperception permet cela : une sensibilité exacerbée à ce qui nous entoure, qu'il s'agisse d'êtres vivants ou de choses en apparence inertes. Des parcelles entières de la forêt étaient malades, en détresse — je le sentais, je partageais leur suffocation. Oui, nous étions probablement allés trop loin.

« De mauvaises choses se sont produites ici… » marmonnai-je, sans savoir d'où me venait cette certitude — mais le prétexte était bon pour justifier mon éloignement.

Je sentais ma fin proche. Il fallait trouver un endroit pour me dérober au regard, comme le font certains animaux à l'heure de mourir.

Ce fut alors que j’aperçus l’arbre, à quelques mètres seulement, dressé au cœur d’un espace demeuré presque sauvage, hors de tout balisage, que seule une étroite percée de soleil venait effleurer. Dès le premier regard, sans que je puisse encore l’expliquer, il m’apparut comme l’aîné silencieux de cette forêt, son doyen, peut-être même son gardien.

Mon accompagnateur me suivait des yeux. Un autre « Tout va bien ? » me parvint. Je ne fis, cette fois, qu'un signe hésitant de la main, sans le regarder. Il s'en rassura, sans savoir, dans l'instant, que j'approchais un seuil.

Je ne voulais plus qu'une chose : rendre mon dernier souffle, si tel devait être mon sort, auprès d'une présence bienveillante.

Je m'éloignai donc. J'avançai péniblement jusqu'au doyen, à bout de souffle, et me laissai tomber sur un large tapis de mousse — sans savoir encore si j'y trouverais un refuge, ou seulement un dernier repère avant la chute.

[Silence.]

— III · L'arbre —

C'est alors que la présence de l'arbre devint un langage.

Je ne connaissais ni son âge exact, ni l'étendue de ses racines, ni les événements dont l'écorce avait conservé la mémoire. Mais sa présence imposait une temporalité différente de la mienne. Ce que j'appelais une vie humaine semblait, auprès de lui, une agitation brève : une succession précipitée de craintes, de désirs et d'entreprises.

Il ne me parla pas. Je ne vis aucun visage dans son écorce. Je n'entendis aucune voix. Rien, autour de moi, ne cessa d'être ce qu'il était. Et pourtant, une communication eut lieu — je ne saurais dire aujourd'hui ce qui venait de l'arbre, ce qui se formait en moi, ou ce qui naissait de l'espace ouvert entre lui et moi. Peut-être cette distinction n'avait-elle déjà plus de sens.

Sa présence devint un langage antérieur aux mots. Nous portons probablement encore en nous la trace de telles communications. Avant la phrase, avant le concept, avant même la séparation nette entre celui qui perçoit et ce qui est perçu, le vivant a dû apprendre à reconnaître les présences, les dangers, les refuges et les rythmes. Cette antériorité n'a peut-être jamais disparu. Elle demeure enfouie sous les constructions successives de notre espèce — sous les villes, les machines, les signes et les innombrables objets par lesquels nous avons progressivement substitué notre propre monde au monde vivant.

Auprès de cet arbre, quelque chose de très ancien revenait.

Je fus d'abord apaisé — non par une volonté extérieure qui aurait décidé de me secourir, mais parce que mon corps retrouvait sa place au sein d'un ensemble plus vaste que lui. Il n'était plus cette possession personnelle que je devais contrôler, protéger ou conduire. Il redevenait une matière vivante parmi d'autres matières vivantes : un organisme respirant au sein d'un milieu dont il n'avait jamais réellement été séparé.

La forêt ne me guérissait pas. Elle cessait simplement de confirmer l'illusion selon laquelle j'existais seul.

Peu à peu, la panique se retira. Mon corps était toujours là, mais il ne m'appartenait plus tout à fait. Autour de moi, rien n'avait changé : les arbres demeuraient immobiles, le sol était sous mes pieds, une brise légère circulait entre les branches. Je me souviens d'un oiseau — je ne saurais dire lequel — qui n'a pas cessé de chanter pendant tout ce temps, avec une indifférence presque comique à ce qui se jouait en moi. Je me souviens d'une araignée, paisible, elle qui m'apparaissait quelques instants plus tôt comme l'une des plus terrifiantes des créatures. Elle devenait soudain un être d'une patience et d'une résilience admirables.

Je n'étais plus situé dans le monde de la même manière. Il ne subsistait de mon ego qu'une portion infime : une volonté ténue de persister, une dernière contraction de l'être qui disait encore — je suis ici ; je veux comprendre ; je veux aller plus loin.

L'arbre, dans sa lenteur propre, appartenait à un autre comput du temps. Il ne pense pas l'avenir comme nous le pensons. Et pourtant, je perçus en sa présence quelque chose qui ressemblait à une inquiétude immense.

Une phrase se forma très clairement en moi :

Nous sommes en perdition. Ce sera la fin.

[Silence.]

Elle fut la traduction humaine, abrupte, nécessairement imparfaite, d'une perception qui ne possédait aucune syntaxe. Mais cette perception ne m'était pas étrangère. Nous savons ce que notre espèce inflige au vivant. En quelques générations, nous avons détruit des habitats, rompu des continuités anciennes, raréfié les êtres, épuisé les sols. Nous avons appelé progrès l'accélération de notre séparation d'avec le vivant. Nous avons cru devenir plus puissants à mesure que nous devenions plus seuls.

Et cette solitude a la froideur d'un vide : le vide laissé par l'autre — tout ce vivant que nous avons refoulé dans des enclos toujours plus étroits, une nature étouffée, asservie, débordée par les trop-pleins de nous-mêmes.

Dans cette nouvelle réalité, ma respiration s’était faite plus lente, comme dans un sommeil. Le corps, cette enveloppe fragile, imparfaite, résignée, était à présent apaisé et vivant.

Je questionnais l’arbre sur mon état : « est-ce donc ma fin ? »

« Non, mais tu dois t’abandonner, n’amène pas le monde avec toi ici. Libère-toi si tu souhaites l’approcher. »

« Comment espères-tu la voir, si tu viens avec tes scories et ta propre pestilence intérieure : nul ne peut la voir alors qu’il est encore dans sa propre manifestation ».

Il fallait donc connaître cette situation de presque non existence, atteindre le seuil de non manifestation de nos certitudes, de nos projets, nos peines, nos peurs… faire taire ce qui est en nous et commencer à se laisser pénétrer par la réalité des choses.

— IV · Le dépouillement —

Seuls les purs verront la Source. Pur. Le mot est dangereux. Il peut faire croire à une supériorité morale, à une élection, à la séparation entre ceux qui seraient dignes et ceux qui ne le seraient pas. Il peut engendrer l'orgueil spirituel le plus subtil : celui qui se dissimule sous l'humilité et transforme le dépouillement lui-même en mérite.

Être pur signifiait ici autre chose : ne plus rien présenter.

Ne plus apporter devant la Source son nom, son œuvre, ses colères, ses blessures, ses croyances ou ses titres. Ne plus demander à être reconnu.

Il me fallait également renoncer aux signes matériels qui continuaient de les prolonger. Ne plus rien présenter. Paraître totalement nu, sans protection symbolique. Me tenir là sans autre qualité que celle d’un être vivant parmi le reste du vivant.

Ne pas même apporter le monde avec soi : mes objets, mes possessions... jusqu'à mes vêtements.

Je devais m’en éloigner, les déposer à distance, presque les chasser.

Ils n’étaient pas impurs en eux-mêmes. Mais ils portaient l’empreinte du monde humain : celle de mes habitudes, de mes possessions, de mon histoire, de la personne que je continuais encore à présenter. Ils disaient mon nom, ma place, mon époque, tout ce qui me distinguait et me séparait.

C'est là que l'inquiétude de mon accompagnateur grandit encore : la crainte de promeneurs surgissant au détour du chemin et découvrant, stupéfaits, une silhouette presque nue, allongée dans la mousse, au pied d’un arbre, les pieds enfouis dans la terre.

Mon esprit demeurait pourtant clair : le monde ne viendrait pas aujourd'hui dans cet endroit. Et ce fut le cas — un caprice climatique, ce jour-là, tint les promeneurs éloignés.

— V · La Rencontre —

Lorsque je me crus prêt, une dernière chose me séparait encore du seuil.

Mon accompagnateur demeurait dans les parages. Il n'était pas un intrus : il veillait sur moi. Mais tant qu'un regard se posait sur ma personne, j'étais encore quelqu'un. Tant qu'un témoin demeurait, le monde demeurait avec lui.

« Ne t'approche pas ! » lui lançai-je, accompagnant cette phrase presque sentencieuse d'un geste théâtral de la main.

Mon ami ne sut s'il fallait étouffer un fou rire ou craindre pour moi plus encore.

Il s'éloigna.

Alors débuta la terrible rencontre.

Je fus saisi d'une terreur bienveillante. Les deux mots paraissent incompatibles, antinomiques et je ne suis pas certain, encore aujourd'hui, de savoir lequel des deux mentait à l'autre.

Ce n'était pas une peur annonçant un danger. Rien ne me menaçait, rien ne venait vers moi avec l'intention de me blesser, de me juger ou de m'anéantir. Et cependant, la terreur était absolue. Elle naissait de la proximité de ce devant quoi il devenait impossible de maintenir la fiction d'un moi séparé. Ce n'était pas ma vie qui était menacée : c'était la frontière grâce à laquelle je pouvais encore dire — je suis vivant, moi, ici ; le reste, là-bas.

Il n'y avait ni lumière ni obscurité. Ou alors les deux ensemble — je n'ai pas les mots pour trancher cette question-là.

Notre pensée distribue le réel en contraires : le jour et la nuit, la joie et la douleur, l'existence et le néant, le salut et la perte. Nous avançons en séparant les choses afin de rendre le monde habitable par notre intelligence. Mais la Source ne se laisse enfermer dans aucun de ces partages. La lumière et les ténèbres y apparaissaient comme les deux mouvements d'une même réalité. Le jour et la nuit n'étaient plus que des rythmes appartenant aux mondes, aux astres, aux corps tournant dans l'espace. La Source ne se trouve ni dans le jour ni dans la nuit. Elle les contient, sans être contenue par eux.

La terreur venait de l'approche de cette totalité. La bienveillance venait, probablement, de l'absence absolue de condamnation.

Ce que je nomme l'infinie bienveillance ne ressemblait pas à la bonté d'un être penché sur un autre. Ce n'était ni une affection, ni une faveur, ni même une intention dirigée vers moi. La Source ne m'accueillait pas comme on accueille un visiteur. Elle ne me rejetait pas davantage — car il n'existait déjà plus aucun dehors depuis lequel elle aurait pu m'exclure.

Elle n'attendait ni mon regard, ni mon assentiment, ni ma présence. Elle n'avait pas davantage besoin de disparaître pour demeurer invisible. La manifestation et le retrait étaient encore des catégories humaines — des mouvements appartenant à notre monde, à notre désir de voir apparaître ce que nous espérons rencontrer. Au voisinage de la Source, cette attente elle-même devenait vaine.

J'approchais ce qui n'avait rien à démontrer.

Et pourtant, tout ce qui se manifestait — l'univers, la matière, le vivant, nos consciences elles-mêmes — semblait procéder d'un écart primordial : une émergence hors de la plénitude, sans jamais pouvoir devenir entièrement étrangère à elle. Nous étions tous issus de cette séparation : des êtres échappés malgré eux à l'unité première, livrés dès lors à la nécessité de persister, de lutter, de survivre dans l'univers des manifestations.

J'étais terrifié par ce qui abolissait toute séparation — terrifié, à vrai dire, de ne plus être. Mais au sein de cette immensité, rien ne pouvait véritablement m'être hostile. La terreur et la paix ne se succédaient plus : elles occupaient le même instant, indissociables, comme les deux faces d'une seule révélation.

C'était une beauté terrifiante. C'était, je crois, le poids de tous les secrets de l'univers, porté soudain dans un océan de sérénité.

— VI · La parole reçue —

Au contact de cette réalité, ce que nous appelons habituellement Dieu ne m'apparut pas sous la forme d'une volonté surpuissante, d'un souverain agrandi à l'infini ou d'un super-ego exigeant que sa force soit reconnue. Je ne rencontrai pas une puissance qui aurait besoin de se prouver par le spectacle de sa création. Je ne vis ni un artisan contemplant son œuvre, ni un roi attendant l'adoration de ses sujets.

J'approchai ce qui n'avait besoin ni de créer pour être, ni d'être nommé pour demeurer.

Alors une compréhension se forma en moi. Elle emprunta nécessairement mes propres mots, mes propres images et les limites de ma culture. Voici ce qu'ils tentèrent de dire :

Dieu n'a nul besoin de se manifester. Il EST.

Ce que tu nommes l'univers est une émergence. Il suit sa trajectoire, connaît le devenir et connaîtra la fin. Ce que tu nommes Dieu est encore un mot du monde, chargé de visages, de volontés, de souveraineté et de puissance. Ces figures deviennent caduques au voisinage de la Source. En elle, rien ne manque. Rien ne demande à être manifesté, prolongé. Tout ce qui émerge connaît alors l'éloignement, la durée et la finitude. Et tout ce qui s'est éloigné retourne à ce dont il ne fut jamais entièrement séparé.

[Silence.]

Aucun récit de la Source n'est la Source. Aucune théologie ne peut la contenir.

Nos langages sont nés de notre longue évolution, de notre survie en tant qu'espèce. Ils peinent à décrire ce qui nous dépasse — ce que nous ne pouvons ni comprendre ni posséder —, et nous le percevons pourtant, par une étrange sensation de plénitude antérieure à nos êtres, à notre espèce même.

Notre espèce se souvient peut-être encore du langage des arbres. Elle en porte les vestiges, malgré les millénaires durant lesquels elle s'est isolée dans un monde d'artefacts, se tenant à distance du vivant, l'ignorant lorsqu'il ne lui était pas utile et le détruisant lorsqu'il entravait ses projets. Mais le langage de la Source ne peut être retrouvé comme on retrouve une langue oubliée. Il n'existe aucune grammaire pour le traduire. Car ce langage ne transmet aucune information. Il ne passe pas d'un être à un autre. Il précède celui qui parle, celui qui écoute, et la séparation entre les deux.

— VII · Le retour —

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette rencontre. Sur les réalités fugitivement entrevues. Sur cette impression, impossible, d'avoir approché quelque chose d'antérieur à l'émergence même des mondes.

Je suis revenu de cette expérience dans un état de radicalité douce.

Rien, autour de moi, n'avait changé. Le monde humain poursuivait son agitation. Les routes, les villes, les écrans et les voix existaient comme auparavant. Mais leur centre de gravité s'était déplacé. Je ne pouvais plus considérer les choses uniquement à travers ce qu'elles pouvaient m'apporter, me retirer ou me faire craindre. Contempler, désormais, c'était cesser un instant de les ramener à moi. Quelque chose de leur réalité propre m'avait été rendu.

Un arbre n'était plus un décor, une ressource, une quantité de bois, un symbole ou le support de ma rêverie. Il redevenait cette présence singulière qui existait avant mon arrivée, et qui n'a nul besoin de ma compréhension pour persister. C'est cela, peut-être, la réalité divine des choses : ce qui, en chaque être, demeure lorsque notre interprétation se retire.

On ne revient pas indemne d'une telle approche. Non parce que l'on en sortirait élu, supérieur ou détenteur d'un secret — mais parce qu'il devient ensuite très difficile de croire entièrement à la personne que l'on était auparavant.

Franchir un seuil ne signifie pas acquérir un pouvoir. Cela signifie perdre certaines certitudes. Et la première certitude qui se fissure est celle d'être le centre à partir duquel toute chose doit recevoir son sens.

Les exercices proposés dans ce cycle auront une fonction plus humble : vous aider à reconnaître ce qui, en vous, occupe constamment l'espace ; apprendre à demeurer dans le silence sans immédiatement le remplir ; vous rendre attentifs à la présence des êtres et des choses, avant que votre jugement ne s'en empare.

Ils vous prépareront, peut-être, à ne plus faire obstacle à ce qui, depuis toujours, est déjà là.

À ce qui est plus intérieur à nous-mêmes que notre propre intimité.

Plus proche que le souffle qui nous traverse.

Plus proche de nous que notre veine jugulaire.