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LUMIÈRE SUR LUMIÈRE — III

CELUI QUI PARLAIT AUX BÊTES

Le sacré, le label et l'abattoir

— I · Le vieux nomade —

Il faut que je vous raconte quelque chose.

Ce n'est pas une parabole. C'est un souvenir, et il m'a tourmenté pendant des années avant que je comprenne enfin ce que j'avais vu.

[Silence.]

C'était il y a longtemps, au cours d'un long séjour à l'étranger. Un désert d'Afrique orientale. De la pierre noire, du basalte, quelques acacias, et cette lumière qui ne laisse aucune ombre où se réfugier.

Nous devions abattre deux moutons pour un repas de groupe.

Une connaissance m'avait conseillé les services d'un vieux nomade somali, spécialisé dans l'abattage rituel. Sans lui, la viande n'aurait pas été consommée par ceux qui m'entouraient. Ce n'était pas une préférence : c'était une impossibilité.

Les Somalis nomment cet homme le gowrace — de gowrac, égorger. Un mot sans emphase, qui dit simplement le geste. Aucun de ceux qui l'employaient devant moi n'y mettait la moindre solennité. J'y ai vu, sur le moment, la preuve que la chose était banale.

C'était le contraire.

Nous avions gardé les bêtes une semaine entière. Quelqu'un s'était proposé pour leur apporter de l'herbe fraîche en permanence, dans un enclos de fortune fait de pierres de basalte empilées.

Le jour dit, l'homme se présenta.

[Pause.]

Et je dois vous décrire honnêtement ce que j'ai vu arriver, parce que ma honte est là.

Il apparut en guenilles. Des sandales de peau à moitié détraquées. Un pagne d'une crasse repoussante. Un sabre courbe dans son fourreau presque de pacotille. Une odeur de beurre rance et de forte transpiration émanait du personnage tout entier. Il tenait contre lui une petite sacoche de peau où il conservait ses ustensiles : ses couteaux, sa pierre à aiguiser.

Il me lorgnait d'un œil sévère.

J'étais l'étranger. Le gal — et je vous demande de retenir ce mot, car nous y reviendrons. L'intrus. Probablement l'infidèle puisqu’il semblait faire référence aux Gallas, païens, ennemis jurés de certaines tribus somalies.

J'hésitais à lui confier la tâche. J'étais suspicieux quant à ses compétences.

Voilà. C'est dit. Un homme regardait un autre homme, et chacun des deux voyait un intrus.

[Silence.]

Il se dirigea vers l'enclos. Il prit son temps avant de choisir la première bête, qu'il traîna loin devant lui, jusqu'à disparaître derrière un acacia.

Puis il revint sur ses pas et demanda à mon guide afar :

« Est-ce que vous lui avez donné suffisamment à manger, pendant tout ce temps ? »

Mon guide conversa avec lui quelques minutes dans la langue du nomade. Je voyais l'homme jeter, au cours de la discussion, des regards méfiants dans ma direction. J'en pris ombrage. J'étais prêt à annuler ses services.

Mon guide me rassura.

L'attente me parut longue. Très longue.

Puis le nomade réapparut enfin, portant un dist — une large bassine d'aluminium — remplie de morceaux de viande découpés, prêts à cuisiner.

Son savoir-faire était évident.

Et pourtant je m'inquiétais encore. De manière mesquine, je m'inquiétais de la propreté, et surtout de la manière dont la bête avait été tuée.

Mon guide, amusé, me proposa d'aller espionner notre égorgeur.

Nous nous plaçâmes derrière un véhicule stationné à proximité de l'endroit où, en pleine brousse, notre homme officiait.

[Long silence.]

Ce que j'ai vu m'a surpris. Et, avouons-le, m'a tourmenté longtemps.

L'homme était assis. Assis, à côté de la bête, dans la poussière.

Il semblait lui parler doucement à l'oreille. Comme s'il lui récitait un chant, ou un poème.

Il lui caressait la tête. Longuement. De longues minutes.

Et soudain, la bête s'écroula.

[Silence.]

Je n'avais rien remarqué. Ni le geste. Ni un seul bêlement.

Rien.

Puis je vis le nomade poser sa paume à plat sur le corps de l'animal, et psalmodier quelques paroles que je ne comprenais pas.

[Pause.]

Mon guide m'expliqua, à voix basse :

« Ce gars-là est très strict avec la chose. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais il n'a pas égorgé les deux moutons côte à côte. Il m'a dit que c'était haram de sacrifier une bête devant une autre. Il est obligé de parler à la bête. De la rassurer. De la remercier de donner sa vie pour nous nourrir. »

Et moi, sottement, pour dissiper ma gêne, je plaisantai :

« Ils ont dû le virer de l'abattoir, celui-là… »

Mon guide me regarda. Il ne riait pas du tout.

« T'es fou. Ce gars-là dit que c'est haram de travailler dans un abattoir. Que la viande n'y est pas halal. »

[Long silence.]

Je demeurai perplexe.

Car ces deux mots — haram, halal — n'étaient pour moi que des mots vides. Ou plutôt : des mots chargés d'un sens sans odeur de sacré. Des mots-sentences, qui s'activaient ou non devant des pratiques banalisées, désacralisées. Des mots devenus les instruments d'une communication politique, ou commerciale. Souvent des deux à la fois.

Il m'a fallu des années pour comprendre que, ce jour-là, c'était moi l'ignorant.

Et que l'homme en guenilles était le seul, sur ce plateau de basalte, à savoir exactement ce qu'il faisait.

[Silence.]

— II · Ce que j'avais vu sans le voir —

Reprenons la scène, et regardons-la maintenant avec le regard que je n'avais pas.

Il y a d'abord la question qu'il a posée avant tout le reste. Pas : « combien me donnerez-vous ? ». Pas : « où faut-il faire cela ? ». Mais :

« Est-ce que vous lui avez donné suffisamment à manger, pendant tout ce temps ? »

Comprenez la portée de cette question. Elle porte sur la semaine qui a précédé. Elle établit que le geste ne commence pas au geste. Que ce qui rend un abattage licite se joue en amont, dans la manière dont la bête a vécu jusque-là. Ce vieil homme vérifiait ce que nos réglementations modernes appellent, avec toute la froideur du mot, la traçabilité — sauf qu'il ne vérifiait pas un document. Il vérifiait un traitement.

Et remarquez ce que sa question implique : il pouvait refuser. Sa rémunération dépendait de ce travail, il possédait presque rien, et il gardait le droit de dire non.

[Pause.]

Il y a ensuite l'éloignement. La bête traînée loin devant, jusqu'à disparaître derrière un acacia. Puis, pour la seconde, un autre endroit encore.

Ce n'était pas de la pudeur. C'était l'interdit que mon guide m'a nommé : nulle bête ne doit être mise à mort devant une autre.

Et cet interdit-là, à lui seul, condamne tout ce que nous avons construit. Car qu'est-ce qu'une chaîne d'abattage, sinon exactement l'inverse : des bêtes qui avancent en file, et dont chacune voit ce qui advient à celle qui la précède ?

[Silence.]

Il y a le temps. Ces longues minutes assis dans la poussière, à parler à l'oreille d'un animal, à lui caresser la tête.

Je croyais alors qu'il perdait du temps. Je m'impatientais.

Je comprends aujourd'hui qu'il ne faisait rien d'autre que ce qui devait être fait. Il attendait que la bête cesse d'avoir peur. Il attendait la seule condition dans laquelle le geste peut être juste : un animal qui ne se débat pas, qui ne sait pas, qui ne crie pas.

Et le résultat est là, dans ce que je n'ai pas vu : je n'ai pas distingué le geste. Je n'ai pas entendu un bêlement.

Un homme sans électricité, sans étourdisseur, sans protocole vétérinaire, avec un couteau aiguisé sur une pierre — a obtenu ce que nos installations les plus coûteuses n'obtiennent pas toujours.

Une mort sans terreur.

[Pause.]

Il y a enfin la paume posée à plat sur le corps, et les paroles psalmodiées.

C'est le point que rien ne remplace, et j'y insiste parce que c'est là que tout se joue.

Cet homme ne pouvait pas prendre cette vie en silence.

Il devait dire quelque chose. Reconnaître, à voix haute, qu'il prenait ce qui ne lui appartenait pas. Remercier une bête de donner sa vie pour nourrir des hommes.

Ce n'est pas de la superstition. C'est un dispositif — et il est d'une intelligence redoutable. Car un homme qui doit parler à ce qu'il tue ne peut pas en tuer beaucoup. La parole est un frein. Elle impose un temps, une attention, une présence. Elle rend impossible le nombre.

[Silence.]

Voilà ce que j'avais sous les yeux ce jour-là : non pas un rite archaïque exécuté par un homme sale, mais un système complet de limitation.

Un regard sur chaque bête. Un geste distinct pour chacune. Une parole prononcée sur chacune.

Trois exigences. Et chacune des trois est une contrainte de comptage.

Un tel dispositif ne peut pas s'exécuter six cents fois par heure. Ni cent. Ni cinquante.

Et voilà pourquoi ce vieil homme, qui n'avait jamais lu une ligne de sociologie ni de droit vétérinaire, pouvait affirmer sans hésiter que travailler dans un abattoir était haram, et que la viande qui en sort n'est pas halal.

Il n'émettait pas une opinion. Il tirait une conséquence.

[Long silence.]

— III · Le mot devenu marque —

Et maintenant, revenons chez nous.

Chez nous, ce mot existe encore. Il est même partout. Il est imprimé, en petits caractères, dans un coin de barquette. Il est apposé sur des vitrines. Il occupe des rayons entiers.

Il désigne un marché considérable.

Il ne désigne plus rien de ce que faisait le vieux nomade.

[Pause.]

Il faut ici rappeler quelques faits, car ils sont peu connus, et ils sont accablants.

Ce que nous appelons aujourd'hui « le halal » — au sens d'un secteur, d'une filière, d'un label — est une construction récente. Très récente. Les travaux des sociologues qui se sont penchés sur cette question convergent sur ce point : il ne s'agit pas d'une tradition ancienne qui aurait simplement trouvé sa vitrine moderne. C'est une invention contemporaine, née de la rencontre entre une population qui s'installe durablement et une industrie qui découvre un segment.

En France, la certification s'organise véritablement dans les années quatre-vingt-dix. En mille neuf cent quatre-vingt-quatorze, un décret confie à une grande mosquée le monopole de l'habilitation des sacrificateurs. Deux ans plus tard, ce monopole est suspendu. En mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept, trois mosquées se voient reconnaître le droit d'habiliter quelques centaines de sacrificateurs par an. Autour d'elles, des organismes certificateurs se constituent, entrent en concurrence, se disputent la rigueur et la clientèle.

Et la certification se facture. Quelques centimes par kilogramme de viande contrôlée. Multipliez par les tonnages : vous obtenez une rente.

[Silence.]

Mesurons ce qui vient de se produire.

Le rituel était un frein. Il est devenu un flux.

Il exigeait la présence d'un homme auprès d'une bête. Il exige désormais la présence d'un document dans un dossier.

Il coûtait du temps. Il rapporte de l'argent.

Et il ne dit plus rien du tout de la vie que la bête a menée, ni de ce que le vieux nomade vérifiait avant toute chose : est-ce qu'on lui a donné suffisamment à manger, pendant tout ce temps ?

Cette question-là, aucun certificat au monde ne la pose.

[Pause.]

Il faut ajouter à cela une ironie que personne n'ose regarder en face.

Une part considérable des bêtes abattues rituellement ne part jamais dans le circuit labellisé. Certains morceaux seulement sont commercialisés comme tels ; le reste s'écoule dans la distribution ordinaire, sans mention aucune.

Ce qui produit cette situation proprement comique, si elle n'était pas si triste : des consommateurs qui n'en savent rien mangent de la viande abattue selon le rite, tandis que d'autres paient un supplément pour un label qui, dans bien des cas, ne certifie pas grand-chose de plus qu'un papier.

Le même animal. La même chaîne. La même cadence. Le même homme épuisé au même poste.

Deux étiquettes.

[Silence.]

Et puis il y a le ridicule. Car il faut bien en parler.

Le label s'est mis à voyager. Il a quitté la viande. On l'a apposé sur des confiseries, des bonbons gélifiés, des boissons, des plats préparés, des imitations de charcuteries, des produits dont la question ne se posait tout simplement pas — ou dont elle ne se posait que parce que l'industrie y avait introduit, en amont, des adjuvants issus de filières animales que personne n'avait demandés.

Nous en sommes arrivés à ce point d'absurdité : une marchandise fabriquée dans la même usine, sous la même bannière, selon les mêmes pratiques industrielles, sort par deux portes différentes avec deux emballages différents. Et l'un des deux se vend plus cher.

Le sacré a été découpé en gamme.

[Pause.]

Ce que je décris là n'est pas la corruption d'une religion par une autre culture. C'est plus grave, et plus universel.

C'est ce que notre modernité fait à tout ce qu'elle touche : elle ne détruit pas le sacré, elle l'achète. Elle en conserve la forme, le nom, le signe visible — et elle en évacue l'exigence, parce que l'exigence est ce qui freine, et que rien de ce qui freine ne survit dans un système dont la seule loi est l'écoulement.

Nous l'avons fait à nos propres fêtes. Nous l'avons fait à nos propres rites de passage. Nous l'avons fait à nos morts, que nous confions désormais à des prestataires.

Nous l'avons fait au halal, comme nous l'avons fait à tout le reste.

[Long silence.]

— IV · Le label comme drapeau —

Reste une dernière chose à dire, et c'est la plus délicate. Je vais la dire quand même, parce qu'elle est vraie et parce qu'elle est douloureuse des deux côtés.

Ce label est devenu, pour une part de la jeunesse, autre chose qu'une garantie alimentaire.

Il est devenu un signe.

[Pause.]

Les enquêtes le montrent avec constance : la clientèle de ce marché est jeune, urbaine, souvent née ici, et très majoritairement en dessous de quarante ans. Ce ne sont pas des immigrants attachés à une coutume du pays d'origine — c'est très exactement l'inverse. Les générations précédentes s'approvisionnaient discrètement, sans label et sans mot.

Ce sont les enfants et les petits-enfants qui ont voulu le signe.

Et l'on observe même ce que les sociologues nomment un mimétisme alimentaire : la reprise, en version certifiée, de tout le répertoire de la consommation environnante. Le hamburger, la charcuterie imitée, le bonbon, la chaîne de restauration. Non pas un retrait hors de la société de consommation : une entrée dedans, par une porte qui autorise à y entrer sans se renier.

Voilà ce que ce label porte réellement.

Il dit : je suis d'ici, et je n'ai pas disparu.

[Silence.]

Alors comprenons ce qui se joue, et cessons de mépriser ce que nous n'avons pas compris.

Une jeunesse souvent humiliée, régulièrement désignée, sommée de se justifier de ce qu'elle est — cherche un repère. Elle le cherche là où il est encore disponible : dans le seul geste quotidien, répété trois fois par jour, qui puisse dire silencieusement une appartenance.

C'est humain. C'est même touchant.

Mais il faut dire aussi ce que cela coûte, et je le dirai sans ménagement, parce que la complaisance ne sert personne.

Un repère de consommation n'est pas un repère spirituel.

Une jeunesse qui hérite d'une exigence — celle du regard porté sur la bête, de la parole prononcée, de la limitation du nombre — et qui n'en reçoit qu'une étiquette, a été volée. Elle a reçu le signe et perdu la chose. On lui a laissé le drapeau et confisqué le territoire.

Et elle défend ce drapeau avec d'autant plus d'ardeur qu'elle ignore qu'il ne recouvre plus rien.

[Pause.]

C'est le mécanisme que nous avons suivi tout au long de l'épisode précédent, et le voici pour la troisième fois.

Islām, qui désignait un état en cours, figé en appartenance.

Zakât, qui nommait la circulation qui purifie, réduite à une aumône.

Halal, qui était une exigence empêchant l'excès, devenu un label qui l'autorise.

À chaque fois, la même opération : ce qui demandait quelque chose de nous se met à nous rassurer.

Un marqueur identitaire est précisément ce qui reste d'une exigence quand l'exigence est partie.

[Long silence.]

— V · Ce que le rite empêchait —

Il faut maintenant nommer ce qui a été rendu possible.

Et je vais employer un mot que je pèse, parce qu'il est lourd et que je ne veux pas qu'on me fasse dire ce que je ne dis pas.

Ce que nous avons construit est un système concentrationnaire.

J'emploie ce terme dans son sens strictement littéral : un système fondé sur la concentration d'êtres vivants. Des dizaines de milliers d'existences ramassées dans un volume calculé au plus juste, où chaque centimètre carré non occupé est une perte comptable.

[Pause.]

Regardez ce que cela suppose, et mesurez la distance avec le plateau de basalte.

Des bêtes qui ne verront jamais le jour. Des sols qu'elles ne fouleront pas. Une durée d'existence calculée non selon leur croissance, mais selon un point d'équilibre économique. Des corps sélectionnés pour produire au-delà de ce que leurs pattes peuvent porter. Des mutilations pratiquées en série pour empêcher les animaux, rendus fous par l'entassement, de se blesser entre eux — car on ne corrige pas la cause, on ampute la conséquence.

Puis la chaîne. La file. Chaque bête voyant ce qui advient à celle qui la précède — cela même que le vieux nomade tenait pour interdit.

Et la cadence, qui est le cœur de tout : plusieurs centaines de bêtes par heure et par poste. À ce rythme, l'homme qui opère n'est plus un homme qui opère. Il est un segment de mécanisme. On sait ce que ce travail fait à ceux qui l'exercent : ils sont, eux aussi, des victimes de ce dispositif. On ne peut pas donner la mort mille fois par jour et demeurer intact. C'est une chose que l'on devrait dire plus souvent — la brutalité que nous infligeons aux bêtes, nous la faisons d'abord exécuter par des hommes que nous payons mal pour qu'ils s'abîment à notre place, et loin de nos regards.

[Silence.]

Malveillant, ce système ? Je ne crois même pas qu'il le soit. Ce serait presque rassurant.

Il est pire : il est indifférent.

Aucune malveillance n'a été nécessaire. Il a suffi d'optimiser. De demander à un dispositif de produire le plus possible au coût le plus bas, et de le laisser dérouler sa logique jusqu'au bout, sans jamais qu'aucune exigence ne vienne l'interrompre.

C'est cela, exactement, que nous avons appelé la démesure dans nos précédentes traversées : la prétention d'une émergence à faire de sa propre continuité la mesure de toutes les autres.

Et si l'on veut employer le mot de démoniaque — je veux bien l'employer, mais alors entendons-le comme il faut. Il n'y a ici ni figure, ni entité, ni volonté mauvaise. Le démoniaque, c'est le mécanisme qui tourne sans personne dedans. C'est le système qui a supprimé tous les lieux où quelqu'un aurait pu dire non.

Le vieux nomade, lui, pouvait dire non. Il gardait ce pouvoir dans ses mains, avec sa pierre à aiguiser et sa sacoche de peau. Il l'a même exercé devant moi, en posant sa question.

Nous avons méthodiquement supprimé tous les endroits où cette question pouvait encore être posée.

[Long silence.]

— VI · Manger de la viande —

Alors quoi ? Faut-il cesser ?

Je remarque que la question arrive toujours à ce moment-là, et qu'elle arrive trop vite. Elle est confortable : elle transforme une exigence en interdit, et un interdit est plus simple à porter — il suffit d'obéir ou de refuser.

Je ne prescris rien. Je n'interdis rien. Ce n'est pas mon office, et ce cycle n'a jamais eu pour but d'ajouter une doctrine de plus à ce qui en compte déjà trop.

Mais regardons ce que fait le vieux nomade, puisque c'est de lui que nous parlons.

Il mange de la viande.

Il en mange lors des grandes cérémonies. Le reste du temps, il vit de peu, dans une des régions les plus arides du monde. La viande, chez lui, n'est pas un aliment : c'est un événement. Elle marque. Elle rassemble. Elle coûte une vie, et cela se sait, et cela se dit, et l'on remercie.

Il ne s'abstient pas. Il n'accumule pas.

Il est rare.

[Pause.]

Voilà, je crois, tout ce que cette traversée permet de déposer.

Le problème n'a jamais été de prendre une vie pour se nourrir — l'univers manifesté ne connaît pas d'autre régime, et nous avons dit qu'il n'y a pas de persistance sans prélèvement. L'arbre lui-même prélève.

Le problème, c'est le nombre. Le problème, c'est l'anonymat. Le problème, c'est que nous ayons construit un dispositif dont la fonction exacte est de nous éviter d'avoir à regarder.

Alors la seule question juste n'est pas : ai-je le droit ?

Elle est : suis-je encore capable de regarder ce que je mange ?

Et si la réponse est non, alors ce n'est pas d'abord la bête que nous avons abîmée.

[Silence.]

Je reviens, pour finir, à ce mot que je vous avais demandé de retenir.

Gal.

C'est ainsi que ce vieil homme me voyait, ce jour-là. Le mot vient de cette racine que nous avons traversée ensemble dans l'épisode précédent : celle qui ne dit pas le refus de croire, mais le recouvrement. Celui qui met de la terre sur ce qui lui a été donné. Celui qui enfouit.

Nous avions donc, ce jour-là, deux hommes face à face, et chacun tenait l'autre pour un ignorant.

Je le regardais et je voyais des guenilles, une odeur, une lame, un savoir douteux.

Il me regardait et voyait quelqu'un qui avait recouvert quelque chose.

Il ne s'était pas trompé.

[Long silence.]