EXERCICE CONTEMPLATIF — L’éternelle insatisfaction
Dans la montagne transpercée, j'ai évoqué la civilisation romaine.
À l'approche de la Source, dans un état extrême de dissolution de l'ego, ma position relativement bienveillante envers notre histoire humaine s'est radicalement déplacée. Non pas retournée en dégoût. Déplacée. Le motif de l'émerveillement s'est simplement retiré, comme se retire une eau, laissant à découvert ce qu'elle recouvrait.
Je rejoins probablement Thoreau, qui écrivait, dans les premières pages de Walden :
« Je préfère voir les pierres dans leur cadre naturel. La splendeur de Thèbes était une splendeur vulgaire. Le petit mur de pierre qui clôt l’arpent de l’homme honnête est plus sensé que la muraille, eût-elle-même cent portes, d’une Thèbes qui n’a cessé de s’éloigner du vrai but de la vie.»
Et ailleurs, dans le même chapitre :
« Quant aux pyramides, elles ne présentent aucun motif d’émerveillement si ce n’est le fait qu’un si grand nombre d’hommes aient pu se trouver avilis au point de sacrifier leur vie à la construction du tombeau de quelque lunatique qu’il eût été plus sage et plus courageux de noyer dans le nil, pour ensuite jeter son cadavre aux chiens. »
Thoreau a vécu, dans sa retraite prolongée, quelque chose qui ressemble à une dissolution. Il y a gagné cette lucidité. Il y a gagné aussi une dureté.
Ce que je propose ici est une radicalité douce.
Elle n'invite à détruire aucun ouvrage, ancien ou moderne. Elle n'invite pas même à les déprécier. Ils sont là, ils sont admirés, ils sont le legs de notre humanité, ils ont même une utilité certaine et il convient plus encore de les conserver, précisément parce qu'ils témoignent. Ils sont les pièces d'un procès que personne n'instruit : les témoins de la vanité des ego du passé.
Cette radicalité ne retire qu'une seule chose : le motif de l'émerveillement.
Comme le vit Rutilius Namatianus, longeant les côtes d'Étrurie parmi les remparts effondrés :
« Le temps vorace a consumé les grands remparts. Ne nous indignons pas que les corps mortels se dissolvent : nous voyons par l'exemple que les cités aussi peuvent mourir. »
Les civilisations, comme les hommes, naissent, prospèrent et s'éteignent.
Cet exercice n'est pas un tribunal.
Si, au cours de la pratique, vous sentez monter l'indignation, la colère, le ressentiment — arrêtez. Vous n'êtes plus dans l'exercice. Vous êtes en train de renflouer vos propres frustrations sur des personnages qui, dans ce siècle, se sont élevés là où vous ne vous êtes pas élevé. C'est encore l'ego qui parle, et il parle d'autant plus fort qu'il croit parler au nom de la justice.
Choisissez donc, autant que possible, quelqu'un qui vous inspire encore. Quelqu'un dont l'audace, l'intelligence ou l'œuvre vous impressionnent réellement. L'exercice n'a de valeur que là. Sur un personnage détesté, il ne vous apprendra rien que vous ne sachiez déjà.
Ne cherchez pas à conclure. Il ne s'agit pas d'établir un verdict, mais de laisser un constat apparaître de lui-même — et il apparaîtra, sans que vous ayez à le forcer.
Avant de regarder notre temps, il faut se donner une mesure. Prenez un temps calme, sans écran, et parcourez lentement les formes que prend l'empreinte humaine. Elles sont peu nombreuses, et elles n'ont pas changé.
Pour chacune, laissez venir un ou deux exemples — qu'il s'agisse de l'œuvre d'un seul homme ou de celle d'un peuple entier. Ne les cherchez pas dans un livre. Prenez ceux qui viennent.
1. La pierre dressée. Ce qui monte vers le haut sans nécessité : tombeaux, temples, pyramides, tours, cathédrales, colosses. L'empreinte verticale.
2. Le tracé. Ce qui traverse : routes, aqueducs, canaux, murs, voies ferrées, frontières. L'empreinte qui relie et qui sépare.
3. Le nom. Villes fondées et rebaptisées, dynasties, titres, dédicaces gravées, inscriptions au fronton. L'empreinte qui se prononce.
4. L'image. Statues, portraits, effigies frappées sur les monnaies, visages taillés dans les falaises. L'empreinte qui se regarde.
5. La conquête. Territoires soumis, peuples déplacés, langues imposées. L'empreinte portée par d'autres corps.
6. Le savoir capté. Bibliothèques, collections, cabinets, musées, archives — ce que l'on rassemble et que l'on détient.
7. La loi et le récit. Codes, dogmes, chroniques, calendriers, généalogies. L'empreinte sur la manière dont les suivants penseront.
8. La forme du monde. Fleuves détournés, marais asséchés, montagnes percées, forêts abattues, espèces domestiquées ou éteintes. L'empreinte la plus profonde, et la seule que l'on n'a presque jamais comptée.
À chacune de ces formes, posez une seule question, et ne cherchez pas de réponse rapide :
De quoi cela devait-il tenir lieu ?
Non pas : à quoi cela servait. Mais : quel manque cela venait combler, chez celui ou chez le peuple qui l'a dressé.
Vous verrez que les réponses sont peu variées, et qu'elles reviennent toutes à la même chose : durer au-delà de sa propre durée.
Il est aisé de contempler les desseins de ceux qui sont morts. Leurs monuments sont vides, leurs noms sont des mots dans des manuels, leur vanité nous est parfaitement lisible parce qu'elle n'a plus de pouvoir sur nous. Mais s'intéresser à ceux de notre modernité permet de comprendre ceci : malgré les erreurs commises, nous persistons à les renouveler, sous d'autres formes, pour des raisons qui paraissent différentes, et qui convergent toutes vers une même volonté — apposer son empreinte sur son temps.
Le champ de l'introspection historique est immense. Resserrons-le.
Considérons un fait qui n'appelle, sur ce point précis, aucune dissension : l'accumulation de richesse par un très petit nombre de personnes.
La manière dont ces fortunes furent amassées n'est pas le lieu de l'analyse. Notons-la seulement, parce qu'elle éclaire l'époque plus qu'elle n'éclaire l'homme.
Dans l'Antiquité, la richesse appartenait aux rois et aux puissants, par le truchement de la violence dite légale et de la faculté d'offrir une sécurité relative moyennant l'impôt ou le servage.
Au dix-neuvième siècle, l'essor rapide de l'industrie a permis à des fortunes privées de croître dans des proportions inédites.
Le vingt et unième siècle aura vu l'émergence de fortunes numériques plus considérables encore que celles produites par le seul vecteur industriel, et dont les mécanismes et les leviers demeurent, aujourd'hui encore, assez mal définis.
Ce n'est pas notre sujet. Notre sujet est ce qui vient après.
Choisissez une personne très fortunée de notre siècle. Vivante. ET comme nous le suggérions plus haut, si possible, une personne qui vous inspire encore.
Faites quelques recherches.
Et considérez une seule chose : comment cette personne, nantie d'une fortune considérable, cherche-t-elle à se manifester dans le monde ?
Ne listez pas les pieuses fondations philanthropiques de votre sujet.
Non par cynisme, mais par exactitude : elles ne représentent presque toujours qu'une très faible fraction de la fortune, et permettent tout au plus de dresser une façade morale acceptable. Une aumône proportionnellement inférieure à celle d'un salarié qui donne 5 euros n'est pas un renoncement ; c'est une dépense de communication.
Écartez-les. Elles ne vous apprendront rien.
Cette personne dispose d'une fortune qui met sa progéniture et une grande partie de ses proches à l'abri pour un temps presque indéfini. Le besoin, sous toutes ses formes concevables, est aboli pour elle et pour plusieurs générations après elle.
Alors :
S'est-elle arrêtée ?
A-t-elle jugé que c'était assez, et laissé la place aux autres ?
Ou bien n'est-elle toujours pas rassasiée, et cherche-t-elle encore à atteindre un but ultime ?
Reprenez maintenant votre sujet, et renseignez les six axes suivants. Quelques lignes par axe suffisent. Écrivez à la main si vous le pouvez : la lenteur du geste fait partie de l'exercice.
Axe 1 — Le seuil de suffisance. Situez le moment, même approximatif, où sa fortune a dépassé tout usage concevable au cours d'une vie humaine. Puis notez : que s'est-il passé après ce moment ? L'activité a-t-elle ralenti, changé de nature, ou s'est-elle intensifiée ?
Axe 2 — La direction de la persistance. Où va l'énergie aujourd'hui ? Vers l'espace, vers le corps et sa longévité, vers l'esprit et son transfert, vers le refuge, vers la terre et ses ressources, vers la parole publique, vers le nom apposé sur des choses ? Notez toutes les directions, même mineures.
Axe 3 — L'échelle revendiquée. L'empreinte visée est-elle locale, nationale, planétaire, cosmique ? Séculaire, millénaire, définitive ? Reprenez ses propres formulations quand vous en trouvez.
Axe 4 — Le rapport à la flèche du temps. Que cherche-t-il précisément à soustraire au temps ? Son corps ? Son nom ? Son œuvre ? Sa lignée ? Sa conscience elle-même ? C'est l'axe le plus révélateur : notez-le avec soin.
Axe 5 — Le coût porté par d'autres. Quelles émergences paient la poursuite ? Des humains — lesquels, où, dans quelles conditions ? Le reste du vivant ? Des terres, des eaux, des minerais, de l'énergie ? Ne dramatisez pas : relevez.
Axe 6 — La parole de justification. Quel récit accompagne la poursuite ? Sauver l'humanité, ouvrir une frontière, servir le progrès, protéger, libérer, accélérer. Puis demandez-vous : à quel renoncement ce récit dispense-t-il ?
Recommencez sur une deuxième personne. Puis une troisième. Trois suffisent pour que quelque chose apparaisse ; cinq pour que ce soit net ; dix pour qu'il n'y ait plus de doute possible.
Choisissez-les dans des secteurs différents, dans des pays différents, dans des générations différentes. Prenez des hommes et des femmes. Prenez si possible quelqu'un dont vous ne comprenez pas la culture. Cela vous protégera de la conclusion facile.
Posez vos fiches côte à côte, dans une pièce calme, et lisez-les en colonne : tous les axes 1 ensemble, puis tous les axes 2, et ainsi de suite.
Ne commentez pas. Lisez.
Voici ce que vous découvrirez, et je le nomme ici seulement parce que vous l'aurez déjà vu.
Aucune de ces existences n'a de point d'arrêt. Le seuil de suffisance ne figure nulle part. Il n'a jamais été atteint, parce qu'il n'existe pas : chaque accomplissement est immédiatement reversé au capital d'un accomplissement suivant. Ce n'est pas de l'avidité au sens ordinaire du terme — beaucoup de ces personnes vivent avec une frugalité relative. C'est une impossibilité de s'interrompre.
Les directions convergent. Sous des vocabulaires très différents, les axes 2 et 4 disent tous la même chose : franchir la limite. Quitter la planète, prolonger le corps, transférer l'esprit, survivre à l'effondrement, graver un nom. Toutes ces entreprises visent, sans jamais le formuler ainsi, l'affranchissement de la flèche du temps.
Les formes anciennes reviennent, à peine déguisées. Le tombeau monumental est devenu vaisseau. La pyramide est devenue centre de données. La dédicace gravée au fronton est devenue marque. Le mur du royaume est devenu refuge fortifié. Rien de nouveau n'a été inventé : seuls les matériaux ont changé, et l'échelle du prélèvement.
L'expression est souvent vaine, et parfois destructrice. Vaine, parce que rien de tout cela n'atteindra son but — le seul dont on ne s'affranchit pas est le temps. Destructrice, parce que le coût de l'axe 5, additionné sur quelques dizaines de personnes, dépasse celui de nations entières.
Et voici ce qu'il faut ajouter, qui n'est pas un jugement mais une compréhension.
Chez ces êtres, le souvenir de la Source ne s'est pas éteint. Il s'est corrompu.
Cette soif est la même soif. C'est le manque originel qui parle encore — celui que nous portons tous, cette nostalgie sans objet dont nous parlions dans les épisodes précédents, ce défaut que rien du monde manifesté ne comble. Mais il s'est trompé d'objet, et il ne peut plus s'interrompre, puisqu'il interprète chaque échec comme une insuffisance de quantité. Il en fallait plus. Il en faudra plus.
C'est pourquoi il n'y a rien à mépriser ici, et tout à comprendre.
Ce ne sont pas des monstres. Ce sont des hommes chez qui la réponse la plus commune de notre espèce au manque le plus commun a été portée à une échelle où elle devient enfin lisible.
Ils rendent visible ce que nous faisons tous.
Reprenez la grille. Les six axes. Et appliquez-les à vous-même.
Axe 1. À quel moment avez-vous décidé que c'était assez ? Sur quoi que ce soit — l'argent, la reconnaissance, la maison, le savoir, les preuves de votre valeur. Avez-vous jamais fixé ce seuil ?
Axe 2. Où va votre énergie, aujourd'hui, une fois vos besoins réels couverts ?
Axe 3. Quelle trace souhaitez-vous laisser, et sur quelle durée ? Soyez honnête : la réponse « aucune » est presque toujours fausse. Je prends mon cas en exemple : en tant qu’artiste, j’ai laissé des traces, des empreintes et j’ai souhaité, timidement certes, qu’elles deviennent elles aussi atemporelles…
Axe 4. Que cherchez-vous à soustraire au temps ? Votre nom ? Votre œuvre ? Vos enfants ? Le souvenir de vous chez ceux qui vous aiment ?
Axe 5. Qui paie ? À votre échelle, mais réellement.
Axe 6. Quel récit vous justifie ? Et à quel renoncement vous dispense-t-il ?
Vous ne trouverez presque pas de différence de nature entre vos réponses et les leurs.
Vous ne trouverez qu'une différence de moyens, d’échelle.
C'est là tout l'objet de cet exercice, et c'est pourquoi il ne fallait pas commencer par la colère : la colère aurait maintenu une séparation entre eux et vous, et cette séparation est précisément ce qu'il fallait perdre.
Reposez les fiches. Ne les jetez pas, ne les relisez pas non plus. Laissez-les de côté quelques jours.
Puis, si vous le pouvez, allez marcher là où quelque chose de très ancien est encore debout — un mur, une colonne, un remblai, une carrière abandonnée, ou seulement un affleurement de roche que personne n'a jamais taillé.
Ne cherchez pas à admirer. Ne cherchez pas non plus à ne pas admirer.
Regardez simplement les pierres.
Celles qui ont été dressées ont porté l'ego d'un homme ou d'un peuple, et cet homme n'est plus, et ce peuple n'est plus, et la pierre, elle, ne s'en est jamais souciée.
Celles qui sont demeurées à leur place n'ont rien porté du tout.
Et vous verrez peut-être, sans avoir à vous le dire, que la seconde n'a rien perdu de ce que la première croyait avoir gagné.
Ne détruisons rien. Conservons tout — c'est notre legs, et c'est notre procès-verbal.
Retirons seulement l'émerveillement.
Ce qui restera, quand il se sera retiré, ce n'est ni le mépris ni la tristesse.
Ce sera une place libre pour le vivant.